Carole Menahem-Lilin

Blog de Carole Menahem-Lilin, écrivain et animatrice d'ateliers d'écriture : poésie, nouvelles, contes, propositions annonces de concours d'écriture, photos, encres...

12 novembre 2009

Le monde à l'horizon... sur une toile de Berthe Morisot

MorisotManetIleWightLe monde à l’horizon, comme une orange

(Librement inspiré par

une toile de Berthe Morisot,

L'île de Wight)

 

Assis en biais sur sa chaise, le coude appuyé sur le dossier, totalement absorbé, il regarde. Il se projette au-delà du tulle transparent des rideaux, au-delà de la croisée ouverte ; il contemple, derrière la barrière de bois vert foncé, les deux jeunes femmes converser. Elles ont des robes blanches qui définissent l’horizon. Elles ont des petits chapeaux fermés, qui assujetissent leur visage.

 

Il les contemple. Il sait qu’il ne verra rien vraiment au-delà d’elles. Ni la mer d’un émeraude pâli, ni la danse floconeuse des nuages, ni les bateaux à quai, leurs grands mâts tendus comme des bras, ni enfin les voiles là-bas, si denses et pures de possibles pourtant, ne le touchent réellement. Lui, il est dans le cadre formé – fermé – par ces deux silhouettes de femme. Il le sait ; il s’en contente.

 

Il s’en contenterait, lui ; mais elles non. Ellss sont deux amies, cousines éloignées. L’une est diaphane et rousse ; l’autre brune et mate. L’une potelée et acide ; l’autre haute et calme. Il ne sait laquelle préférer, il ne sait laquelle aimer ; il les a connues ensmble, et la vérité est qu’il les chérit toutes les deux ; qu’il n’imagine pas les séparer. La moitié de son cœur s’endeuillerait avec l’une, la seconde se noierait avec l’autre. Et leurs cœurs à elles aussi souffriraient. D’un monde complet, son choix ferait deux moitiés de monde, palpitantes de douleur.

 

Il en est de certaines histoires d’amour comme d’un révélateur. Eugène sait qu’il a trouvé en June et en Julia ses deux moitiés d’orange, et que son bonheur s’épanouit à les regarder rire ensemble, chanter pour rien, se moquer de lui ou le câliner d’un sourire à fossettes. Souvent il s’oublie à les écouter discuter âprement, se chamailler, se quitter presque - pour à l’improviste glisser dans la connivence, dans la confidence ; puis soudain le prendre à partie, le prendre pour parti, pour arbitre. Il n’est pas inquiet… ou du moins pas longtemps. Il sait qu’à un moment ou un autre elles se tourneront vers lui. Dans cette configuration frémissante il se sent vivant, il redécouvre le plaisir de chérir sans songer à posséder ; il se redécouvre ; et la jalousie, la confusion, la blessure n’altèrent que rarement l’émerveillement. Car elles n’existent peut-être ainsi, confondues et distinctes dans leur perfection de jeunes femmes, que parce qu’il est là, à les regarder, à les pacifier. Et leur vitalité ne s’exprime si bien qu’à son rayonnement un peu sourd.

 

 

Eugène n’a pas choisi d’aimer une femme, mais un monde, le monde mouvant de deux amies attirées par le même homme. C’est un triangle fragile, captivant. Qui se rompra un jour comme le verre se casse, comme le tulle se froisse. Ce jour là, le cœur d’Eugène sera fêlé.

 

Ce jour-là approche pourtant à grands pas. Moi qui connais les deux jeunes femmes, je sais qu’elles ont pour projet de s’émanciper de cet impossible amour en partant ensemble étudier en Angleterre. Là-bas, les femmes sont plus libres, elles ont le droit de s’inscrire à l’université. Là-bas, elles vivront dans le même appartement, et personne ne s’en étonnera : deux Françaises exilées, il est naturel qu’elles se réfugient l’une près de l’autre, n’est-ce pas ?

 

Certains amours agissent comme des révélateurs. Julia et June ont compris que si Eugène ne parvenait pas à les séparer, s’il n’y songeait même pas, c’est qu’elles étaient indissociables ; c’est qu’elles s’aimaient, autrement que des cousines lointaines, autrement que des amies très proches. Eugène leur a donné le courage de cette lucidité-là. Son regard paisible les a bercées – et réunies.

 

Pour les avoir si bien regardées, bientôt, c’est lui qui se trouvera exclu ; hors de leur monde ; laissé dans une solitude qui n’aura plus que l’écorce, hélas amère, de l’orange.

 

Ce jour-là je l’inviterai à se tourner vers moi. Ou bien j’irai me mettre devant la fenêtre, à l’endroit que June et Julia affectionnent, où il les contemple pendant qu’elles commentent l’horizon. J’y resterai jusqu’à ce qu’il me voie, au moins m’entraperçoive. Je lui offrirai le soutien de mon regard.

 

Il y a longtemps que je l’observe ; que j’envie le respect inné qu’il a pour ce qui le dépasse et qui l’enchante.

 

(Il y a longtemps que je l’aime, je crois.)

 

En attendant de lui tendre mon âme, je le peins, je peins leur triangle.

Moi ? Je suis celle qui va entrer dans cette histoire, bientôt. J’espère être la courbe qui manque encore à son univers.

Je suis le quatrième côté de cette toile.

 

Carole Menahem-Lilin

 

 

 

 

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10 novembre 2009

Clio, ou Au modèle envouté

vermeer2Au modèle envouté

 

(D’après « La peinture », de Vermeer, vers 1666-1673)

 

 

Te voilà épinglée sur cette toile, papillon en robe grise, petit visage aux yeux blaissés.

Le peintre ne t’a pas accordé de regard, mais il t’a fait ce sourire enfantin de qui se trouve au-delà de soi-même, dans le saisissement. De fait, tu es le principe du ravissement, puisque tu représente Clio, muse imprévisible de l’Histoire.

Si on trace une croix reliant les angles du tableau, ton visage émerge exactement de la partie supérieure ; tandis que ton corps aux plis amples reste prisonnier de la moitié inférieure. Ainsi le Maître t’a fixée au centre de sa toile ; mais il faut voir comme. Toi qui personnifies son sujet, tu apparais comme une figure reculée de la composition. Lui-même s’est installé au premier plan, en train de te peindre. Non, à mieux y regarder, le premier plan est occupé par le rideau, richement damassé, et par une chaise vide, accueillante ; comme autrefois les spectateurs de marque s’installaient sur le devant de la scène, ce siège nous invite à nous assoir, pour devenir nous-même témoins du mystère.

Témoins, zélateurs, complices ou critiques. Hôtes de marque, en tout cas, participant de plein droit au drame

Mais, qu’est-il montré au juste ? Les significations s’entrecroisent, pour composer au moins trois tableaux : un peintre peignant son modèle, projetant sur sa silhouette l’allégorie de

la Peinture

; un homme dans son siècle, contemplant le visage fermé de l’Histoire ; ou un maître t’ayant demandé à toi, la servante, d’incarner un moment qui tu n’es pas.

Tu figures donc sur cette toile, incarnant toutes ces femmes élevées – enlevées - par un Destin. Dans ta robe d’un gris bleuté, brillant, tu évoques à la fois Marie et l’Ange de l’Annonciation : comme lui tu tiens la trompette, bien que tu n’y souffles pas encore. Y souffleras-tu jamais ? Bien plutôt, c’est le destin qui l’animera pour toi.

Toi, tu gardes les yeux baissés sur ton secret, dont tu ignores le nom. Tu détiens, certes, serré contre ton flanc gauche, le grand Livre des Evénements ; mais il te demeure fermé. Tu ne le lis pas ; tu ne le liras pas ; sais-tu lire, seulement ? J’en doute.

Ainsi ce grimoire dont tu es la porteuse te laisse hors de lui-même.

Oui, en un sens tu es bien une Muse : chargée d’instruments symboliques mais dépourvue du pouvoir d’en user librement ; opaque à toi-même..

Petit papillon gris et doré épinglé au centre du tableau.

 

Carole, mars 2007

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07 novembre 2009

Le sac de Lila, nouvelle

sacLe sac de Lila


Un livre de poche, avec des commentaires écrits sur les marges, et un brouillon de lettre de rupture au verso de la couverture

Deux stylos (dont un qui, après avoir écrit la lettre de rupture, a fui)

Une paire de chaussettes (et une orpheline)

Quatre enveloppes pré-timbrées pour l’Afrique, pliées en cinq

Six photos (dans un porte-photo ébréché)

Un trousseau de sept clés (trois ouvrant sur le vide)

 

Une photo à demi déchirée, puis lissée en hâte et glissée dans le livre de poche (un visage qu’elle veut oublier ?)

Deux étuis à lunettes avec des verres rayés - peut-être pour les soirs où elle préfère voir flou

Trois carnets de notes tout hérissés de papiers

Quatre bouchons de bouteille d’eau rescapés, et une unique bouteille (pleine)

 

Un pull, une écharpe

Pas de parapluie, mais un k-way entortillé, fleurant le feu de bois – celui de l’homme au visage déchiré ; elle ne le lui avait jamais rendu, le met encore parfois

Un livre ancien, protégé par une couverture de cellophane (c’est lui qui l’avait chiné sur les quais)

Un dictionnaire français/arabe de poche, très souvent consulté

Un téléphone, qui ne sonne pas, ou sonne trop

Un appareil photo numérique, pour lui servir de regard les jours où elle en a trop plein la tête…

 

Du pain sec pour les canards

Du pain frais pour les fringales

Du pain de vide pour l’oubli

 

Et tout un fatras, et le poids des jours…

 

Son sac est trop lourd, il entretient sa scoliose. Lila s’énerve souvent, au moment où elle le soulève pour le balancer sur son épaule – « Qu’est-ce que j’ai besoin de tout ça ! » - et elle se promet d’y remédier ; mais plus tard ; mais un autre jour ; et l’autre fois ne vient pas.

 

Parce que, de tout ce qui se trouve dans son sac, en fait, elle a besoin ; ou pourrait avoir besoin ; ou devrait avoir besoin, dans une vie idéale où elle serait une fille idéale. Car dans sa vie telle qu’elle va, elle doit reconnaître que « poétique » rime trop souvent avec « bordélique » - quand ce n’est pas « borderline ». Franchir, ne pas franchir la ligne derrière laquelle on se sent en maîtrise, et du coup en sécurité… Franchir trop souvent, c’est courir vers la complexité, la remise en question continue et l’épuisement ; ne jamais franchir, c’est se priver de rencontre, endormir sa curiosité, et condamner tous ses « moi » potentiels, qui sommeillent dans le ronronnement des jours, à l’endormissement perpétuel.

Ses carnes de notes sont le symptôme de ce dilemme : de grand format, choisis avec soin, reliés et propres, ils ne tardent pas à être submergés de cartes de visite, papiers de tous formats, prospectus et poèmes gribouillés sur un coin de nappe en papier… Le tube de colle est là pour les fixer à l’intérieur de l’élégant carnet ; mais, comment trier ? Que garder, que jeter ? Et quand prendre le temps ? Difficile, quand on est en voyage, de déterminer les haltes… il y a toujours quelque chose à voir plus loin… une lueur, un regard, un hasard qui n’attendront pas…

Car, malgré son travail stable, ses jeans classiques et ses ongles soignés, Lila est en voyage à l’intérieur de sa vie ; un voyage désorganisé. Certains de ses amis lui envient sa curiosité, son calme devant les situations les plus inattendues, aléatoires, dangereuses ; et s’étonnent de découvrir une autre Lila, aux yeux brillants et à la voix déterminée, vibrante, comme plus vivante. D’autres, d’abord attirés, se lassent : elle n’est jamais telle qu’ils s’attendent à la voir, se plaignent-ils.

Ni aux uns ni aux autres, Lila n’avoue cette anxiété de ne pas être à la hauteur du quotidien. Elle n’est vraiment chez elle que dans le mouvement ; vraiment détendue que dans l’action, quand l’urgence détermine les choix ; quand il n’y a plus autre chose à faire que se fier au pilote qui s’éveille au fond de soi, et qui prend les commandes. Ce pilote là, chez Lila, sait très bien ce qu’il lui faut. Lila est heureuse quand elle le laisse surgir. Il fait briller ses yeux.

 

Oui, mais… mais on ne l’a pas éduquée pour ça ; on l’a éduquée pour prendre soin des autres, et à la rigueur d’elle-même. Avoir des vêtements bien coupés, et des liaisons qui ne le sont pas moins. Savoir exactement ce qu’elle fait dans tel lien, avec telle personne, et dans tel situation.

Avec l’homme au visage déchiré, savoir quoi attendre et quoi faire était impossible. Lui-même était en attente : visa, pas visa ? Autorisation de séjour ou pas ? Franchir, ne pas franchir la ligne de démarcation ?

Il attendait qu’elle au moins se détermine. Mais Lila a horreur des engagements, elle a horreur qu’on les lui impose : elle a rompu.

 

Le sac de Lila est trop lourd, surtout à porter d’un seul côté ; il entretient sa scoliose. Ses souvenirs sont trop lourds, surtout à porter avec un seul côté de sa personnalité, le « droit bien faire », le « doit filer droit ».

Avec l’homme déchiré, elle ne savait jamais où elle en était, mais elle se révélait. Suivre sa trajectoire aléatoire aurait été moins le suivre que se suivre elle-même, aller enfin vers quoi son instinct aventureux la guide. Au fond, elle regrette moins cet homme qu’elle se regrette elle-même, avec lui. Et ça, lui chuchote son guide intérieur, ça vaut considération…

 

Pour ses 27 ans, Lila a envoyé, une à une, ses quatre enveloppes pré-timbrées (alourdies d’une lettre de réconciliation) aux différents lieux où l’homme déchiré peut se trouver. Elle a fait, pour son passeport, une demande de visa. Elle a aussi jeté ses jolis sacs à mains et ses sacs bandoulière trop petits. Elle s’est acheté un très beau sac à dos, un sac de baroudeuse ; assez grand pour son fatras bien-aimé ; assez accueillant pour toutes ses vies à naître.

 

Carole Menahem-Lilin, octobre 2009

 

 

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Fallait pas, nouvelle

regard_d_enfant Fallait pas...


- Il ne fallait pas… non, fallait pas.

Fallait pas quoi ? Elle ne le savait plus. Mais répétait pourtant, recroquevillée sur son refus, toute menue et secouée de sanglots : « Il ne fallait… ne faut… pas. »

 - Que ne faut-il pas, petite ? demanda l’homme (le plus doucement possible, en remontant les manches de sa chemise et se frottant le crâne dessous sa casquette). Que veux-tu me dire?

Mais elle ne répondait toujours pas.


Bien embêté il était, l’homme. Il devait fermer l’atelier, clore le lourd rideau de fer sur le violon qu’il venait d’achever – mais il ne pouvait tout de même pas l’abaisser sur cette gamine tressautante et farouche, qui refusait de parler comme de quitter le seuil de pierre.

A croire qu’elle y avait pris racine, sur ce seuil. Qu’elle en avait fait sa couche, en tout cas. Elle gisait là sur le ventre, poings fermés et cheveux emmêlés, avec pour tout visage (dessous les boucles mouillées) une bouche, une bouche gonflée de larmes qui laissait apparaître, sous les lèvres gercées, les dents de la chance…

Elle était à cet âge incertain où les enfants ne sont plus tout à fait des êtres de pulsions, soumis à leur humeur (leur musique) de l’instant - mais où ils n’ont pas pris complètement conscience d’eux-mêmes. Ils continuent d’être une petite partie d’autre chose : l’air, le temps, les parents… et quand ils sont tristes, c’est le monde entier qui s’assombrit.

« D’ailleurs, qui a jamais entièrement conscience de soi-même ? Hein ? se demanda l’homme. Toi, peut-être ? Toi, qui es capable de faire chanter les violons mais pas de parler à ta femme ? »

Depuis combien de temps ne s’étaient-ils pas dit un mot d’amitié, Eva et lui ? Ils s’accrochaient l’un à l’autre mais, depuis que leur Théo était parti… parti pour ne pas revenir, avait-il écrit dans sa lettre… ils n’arrivaient plus à se parler. Pour dire quoi ? Se faire des reproches ?

Il n’imaginait que cela à proférer : des paroles désolées, de la colère. Et des questions. Des questions sans fin.

Pourtant, jusqu’à l’an dernier encore, il aurait décrit sa vie familiale comme heureuse. A quarante-cinq ans, Eva était restée tendre et lui, pourquoi ne pas le dire ? amoureux. Pour autant, leur fils n’avait pas manqué d’attentions. Il le leur avait rendu, d’ailleurs. Puis, à 17 ans, ce soudain rembrunissement… cet air fermé qui ne le quittait plus… et à 18 ans tout juste révolus, son brusque départ.


« Il ne fallait pas… non, il fallait pas… » continue d’égrener la gamine.

D’une manière générale elle a raison, tiens. Il ne faudrait pas : ne pas courir le risque d’aimer, ne pas mettre d’enfant au monde, ne pas… ne pas se passionner, ne pas discuter. Ne pas croire que la vie vous a rendu votre comptant d’enthousiasme et de travail. Car croire, même des choses positives comme celles-là, c’était déjà se tromper : on ne savait pas quand ça tomberait, mais ça tomberait, le couperet. Qui vous signifierait l’insignifiance, l’inanité, la connerie. Votre connerie. Ce que vous pensiez avoir bâti, poli, assemblé, à votre manière patiente de l’artisan – votre vie – ne tenait pas.

Un travail de merde, qu’il avait fait.

Et donc, ne plus. Ne plus manger, tant qu’on y était. Ne plus dormir (ça, c’était déjà le cas). Ne plus…

A l’extrême limite, faire chanter les violons. Mais plus le corps des femmes. Et quand il disait « des » femmes…

De toute façon Eva ne chantait plus. S’était éteinte.

Il ne se sentait même plus le droit de l’effleurer.

Il soupira. Allez, au point où ils en étaient, elle et lui, il n’était pas particulièrement pressé de rentrer.

Et puis même, il n’allait pas soulever la gamine tressautante et sanglotante pour, d’un coup, la déposer ailleurs, un peu plus loin sur le trottoir. Ça ne se faisait pas. Il n’allait pas non plus refermer la lourde grille sur ses avant-bras. Ça se faisait encore moins, même quand on en veut à la terre entière, à cause de ce petit salopard qui n’a plus donné de nouvelles depuis six mois. (A part une facture de téléphone portable de temps en temps. Dont ils se réjouissent, pauvres cons : c’est un signe que Théo est vivant, non ? Vivant, mais refusant de leur parler. Quand ils téléphonaient au fameux numéro du portable, il ne leur répondait pas. C’était bien sa voix sur le répondeur, mais il ne les rappelait jamais. Leur refusait même l’aumône d’une adresse.)

Petit salopiaud ! C’est comme ça que je t’ai élevé, alors ? Ah, si j’avais su… A la dure, je t’aurais dressé… pire que ça : injuste, méchant, revanchard…

Payez-vous sur la bête enfantine. Il sera toujours temps de comprendre la cause de sa colère plus tard…


Mais non, il en aurait été incapable.

Pas plus qu’il n’était capable de rudoyer cette gamine, si seule et incongrue dans son chagrin.

Non. Il allait s’asseoir, là, sur le seuil, à côté d’elle. Elle qui, toute à la force de son chagrin, toute à la force de son enfance, demeurait là, ignorante du reste du monde, ignorante de lui.

Mais pas lui d’elle.

D’ailleurs, ce lourd chagrin qui vous rend comme pierre, cette détermination à ne pas bouger, ne pas répondre, à laisser se déverser dans les larmes silencieuses la peine et la fureur – cela l’émouvait. Oui. Cela éveillait un écho en lui.

Lui aussi avait de la peine, allons, il le savait bien. Plus de peine que de colère.

Il avait manqué quelque chose avec Théo. Quoi ? Il l’ignorait. Ne se le pardonnait pas pour autant.

Alors, éviter d’avoir trop de choses à se pardonner vis-à-vis de cette gamine.


Il allait donc s’asseoir là, et prendre le temps de laisser s’écouler le lourd chagrin de l’enfant. Et puis, quand elle aurait bien pleuré, qu’elle se serait allégée, peut-être qu’elle se relèverait. Peut-être même qu’elle le lui dirait, son secret…


Il revit la bouille malheureuse de Théo à huit ans. Il lui arrivait de rentrer de l’école ainsi, porteur d’une indignation féroce, les yeux remplis de larmes de colère. Mais quand son père l’interrogeait, il se contentait de serrer fort la bouche, et plus fort encore les poings. Voulait se débrouiller seul. « Seul, t’entends, Papa ? »

Il entendait, et d’ailleurs ne savait pas s’y prendre pour le confesser. C’était Eva qui, étonnée par le nombre de petites écorchures qui émaillaient la peau des bras et du dos de leur fils, avait fini, à force d’enquêtes patientes, par découvrir le pot aux roses : deux gamins le harcelaient à coup d’épingles. Les épingles ne laissent pas de traces sur les vêtements, et Théo n’étant pas un cafteur, ne les dénonçait pas. Non il ne dénonçait pas, mais il se défendait. Plus exactement apprenait à se défendre.

Et tout ce drame pourquoi ? Pour une gamine plus petite, « Ils disent ‘une Viet’ ou ‘une Chinetoque’, Maman, ils disent ‘une timbrée’. C’est dégoûtant, non, de parler comme ça de quelqu’un ? Maman ? » Maman avait fait « oui » de la tête alors, encouragé, Théo avait continué : La fille était arrivée en cours d’année et ne parlait à personne, même pas à lui, mais lui s’en fichait qu’elle lui parle pas, il pouvait pas laisser les autres la pourrir et la taper. Alors il se mettait à côté d’elle et la protégeait. Voilà.

Voilà et voilà… Sauf que ça ne se pardonne pas facilement dans les cours d’école, de défendre plus fragile que soi.

Théo avait fait la tête quand son père était venu attendre les « épingleurs » et leurs parents à la sortie de l’école pour parler, entre « gens civilisés, hum », de ces graves questions. Il avait fait la tête – « J’voulais me débrouiller seul, Papa, j’t’avais dit ! » - mais pas longtemps, car la semaine suivante la petite Li-Fiu venait goûter à la maison, et révélait un rire perlé particulièrement joli.


La gamine qui continuait de pleurer sous ses yeux n’était pas d’origine asiatique, à première vue. Elle avait aussi des cheveux très noirs, mais bouclés, et une peau mate.

Il ne l’appellerait donc pas Li. Alors quoi ? Rosa ? Judith ? Assia ?

Après tout, ça n’avait pas d’importance. On pouvait s’asseoir près d’une petite en larmes sans connaître son nom. Il s’accroupit donc sur le large seuil de pierre, à côté de la gamine qui se calmait à mesure. Il ne la touchait pas, non – cela ne se fait pas de toucher la nuque d’un enfant qu’on ne connaît pas quand on est un homme dans la tristesse de l’âge (et rageur, et désespéré de surcroît) – il ne la touchait pas, donc, mais la chaleur brûlante de sa présence dut se communiquer à l’enfant. Ou était-ce la tranquille mélancolie du crépuscule qui, outrepassant son chagrin, finit par l’assécher ?


Toujours est-il qu’elle - Assia, Rosa, Judith, Shirley, Patricia… ? - elle donc, finit par relever une petite bouille tout mâchouillée de larmes, où brillaient des yeux en amande aux longs cils, aussi noirs que ses cheveux. Puis, en prenant appui sur ses genoux et ses poignets (surtout ne pas ouvrir le poing… surtout ne pas lâcher le… le quoi au fait ? trop tôt pour demander), elle, au bout d’un long processus compliqué, finit par se redresser. Par le regarder sous le nez. Et, sans doute rassurée par ce qu’elle voyait, par s’asseoir en tailleur. Près de lui.

- Dis, Monsieur, c’est de chez toi qu’elle vient, le matin ou le soir, la musique ?

- Oui ça arrive mignonne. Pourquoi, elle est si moche ma musique, c’est elle qui te fait pleurer ?

Elle secoua la tête, nez froncé et lèvres serrées. A-t-on idée d’être si bête !

- Pas du tout. C’est parce que Titili, il l’aimait tellement, ta musique. Quand Maman elle ouvrait la fenêtre et que toi tu jouais, il faisait : « Titili ! Titili ! »

- Ah. Et maintenant, il ne l’aime plus, c’est pour ça que tu pleures ?

Elle ne parut même pas entendre cette nouvelle intervention, aussi pauvre que la précédente.

- Oh, mon cousin il aurait pas dû laisser la cage ouverte !

Elle entrouvrit son poing droit, laissant entrevoir trois plumes jaunes et une tête froissée.

- Dis, Monsieur, dis… Tu crois que maintenant que le chat l’a croqué, Titili, il aime encore ta musique ?

- Ah.

Ah, en effet. L’heure était grave. Il ne s’agissait pas de répondre n’importe quoi.

Il prit une respiration profonde, puis se décida :

- Viens petite, entre, on va voir.

Du menton, il désigna l’atelier….

- Entre ! répéta-t-il.


Mais elle ne s’y décidait pas. Elle restait là, sur le seuil, avec cette chose chiffonnée dans son poing… Bon. Puisqu’elle ne rentrait pas, c’est lui qui sortirait. Il alla prendre le violon qu’il avait essayé ce soir là, le dernier achevé, et commença de jouer doucement.

Quand il se rapprocha, le duvet jaune frémit.

- Ah, tu vois, dit-il en se penchant un peu plus.

Elle leva vers lui un minois qui hésitait à y croire.

- Alors il aime toujours… ?

Que répondre ? Que c’étaient les vibrations de la musique qui faisaient frissonner les plumes ? Ou que, dans la mémoire de cette drôle de fillette, Titili serait à jamais un oiseau amoureux du violon ? En voyant les larmes, prêtes à couler de nouveau, affluer dans les yeux limpides, il décida d’aller au plus simple. Un mot suffirait. Mais le plus difficile à prononcer quand on est blessé.

- Toujours ? Oui.

Sa parole résonna, et sembla s’amplifier dans l’air tiède de cette soirée de mai. « Oui…ih ih ih… » Gêné, il accentua son jeu, et entra avec fougue dans la saison de Vivaldi qu’il préférait – ou du moins qu’il préférait quand Théo l’aimait aussi : le printemps. 


Le printemps. Le renouveau. Une forme de résurrection, quand ce qui était invisible sort au jour, et que ce qu’on croyait mort revient à la vie.

L’oiseau semblait apprécier

 - Mais comment il peut entendre, Titili ? Mon cousin y dit que les oiseaux, quand ils sont morts, y vont pas au ciel !

Il sourit, sans s’interrompre pour répondre : c’était à Vivaldi de répondre pour lui.

Mais pourquoi avait-il choisi ce morceau ? se demandait-il en se laissant entraîner, malgré lui, dans la musique. Le violon, trop neuf, mal appris, grinçait par moments, étouffait les notes ou les amplifiait mal à propos. Ses propres doigts hésitaient, son cœur battait trop fort. « Arrêter », suppliait son cœur. Mais les doigts, malgré eux, continuaient à jouer, et le violon, par instants, de s’effacer – avant de hululer. Il faudrait reprendre le vernis, laisser sécher plus longtemps. Il faudrait surtout apprivoiser l’âme, capricieuse, du bel instrument.

Depuis quelques mois, le luthier avait du mal à faire des âmes tranquilles.


Et pourtant il jouait. Jouait pour la fillette qui avait repoussé ses cheveux en arrière, et que le vent doux faisait voler. On n’arrête pas le mouvement de la vie parce que le cœur vous tire un peu et que respirer vous brûle. On ne déclare pas forfait, devant une petite désespérée de 6 ou 7 ans.

Le morceau tirait tendrement vers sa fin, un juin musical se profilait déjà. La fillette regardait alternativement le mouvement rapide de l’archet sur les cordes, et l’oiseau qui, dans sa paume, vibrait.

L’homme s’arrêta au bord de l’été.

La fillette poussa un long soupir, presque heureux. On sentait pourtant poindre un reste d’angoisse. Et quand la dernière note finit de résonner, elle laissa tristement pendre ses cheveux devant son visage. Il la regarda un instant.

- Qu’y a-t-il, petite ?

Pas de réponse. Il se rassit près d’elle, sur le seuil. Comme un peu plus tôt, sa proximité eut un effet d’apaisement.

 - Dis, Monsieur, tu le sais toi, pourquoi Titili il ira pas au ciel ? dit-elle entre ses mèches mouillées.

- Non, je ne sais pas.

- Pourquoi ?! Pourquoi tu sais pas pourquoi ?!

Elle écarta le rideau des cheveux, alarmée.

- Je sais pas pourquoi il n’ira pas, parce qu’il ira, Titili. Il ira au ciel des violons.

- Non ?

- Puisque je te le dis. Et je sais même comment il ira.

- … ?

- Tu veux que je te montre ?

- Ou..i.

Le « oui » tremblait un peu, mais enfin… C’était un début.


Le luthier releva (avec un peu de peine) son grand corps. Pas évident de s’asseoir sur le bord d’un seuil – et deux fois de suite – quand on est un homme blessé.

Enfin… il y avait un peu de complaisance dans cette mise en avant constante, ce soir, de sa souffrance. Son fils devait l’être aussi, blessé, pour se comporter de la sorte. Et pas blessé qu’un peu. On ne change pas autant pour une broutille. Il y avait du mystère là-dedans. Peut-être une de ces embrouilles compliquées dans lesquelles Théo n’avait pas voulu les embarquer… mais dont il avait honte d’avouer qu’il ne pouvait se sortir seul.

Un mystère, en tout cas. Et ce n’était pas en jouant l’homme brisé et en ne parlant plus à sa femme qu’il arriverait à le résoudre !

Non. Il fallait cesser de s’en tenir à l’atroce, incompréhensible, sentiment de rejet. Il fallait s’en remettre à l’élan irréfragable de Vivaldi et se remettre en route. Il fallait vivre, et il fallait fouiller. Quelque soit ce qu’il trouverait.


A propos de fouille, où avait-il mis ce satané petit truc ?

Ce petit truc depuis longtemps oublié – et soudain indispensable – mais qui semblait prendre un malin plaisir à se cacher de lui, sur ces étagères encombrées ?

« Oh ! » entendit-il soudain derrière lui. Il se retourna. La fillette tendait le bras. Elle l’avait trouvé, elle. Evidemment, l’objet était rangé plus à son niveau qu’au sien, derrière des instruments miniatures destinés, justement, aux enfants… Elle le regardait d’un air ravi. « C’est pour Titili ? »

Puis elle se ravisa, et la tristesse, avec le rideau de cheveux, retomba sur son visage. Mais non, le Monsieur allait pas donner une chose aussi belle pour un… un… piaf de rien du tout… comme disait le cousin… ce même cousin qui avait laissé la porte ouverte et qui avait ri quand…

Les sanglots s’amoncelaient de nouveau dangereusement dans sa gorge. Non, elle ne voulait pas pleu… pleurer…

 - Oui, dit le Monsieur gentil très vite, comme s’il avait compris l’urgence de faire barrière au chagrin. Oui. C’est fait exactement pour ton oiseau.

Et, avec ses doigts habiles, il alla chercher, parmi les autres menus objets, l’étui miniature, déjà veuf de son violon (Théo l’avait offert, il y a des années, à Li-Fiu). Seul, l’objet s’ennuyait. Le luthier le posa délicatement sur sa paume, et l’ouvrit. L’intérieur en était tapissé de satin jaune.

La fillette en eut le souffle coupé. Avant de s’exclamer :

- Oh ! Oh ! c’est bien pour Titili, alors !

- Exactement pour lui.

Sans plus hésiter, elle fit glisser la boule de plumes froissées sur le satin. Ainsi couché, l’oiseau sembla se détendre, et grandir. Elle déposa un baiser sur le bec entrouvert.

 - Bon voyage Titili. Tu verras là-haut tu seras bien, t’entendras plein de belle musique…

Puis elle releva les yeux vers le gentil Monsieur. Et lui offrit un regard grave, de connivence – un regard presque de femme.

- Pour l’enterrement… Faut que j’aille chercher Maman ! Mais pas mon cousin.


Il la regarda partir en courant, tout son entrain retrouvé, vers les escaliers. Soupira. Une cérémonie, maintenant ? Ça allait prendre du temps, ça… Et le mettre en retard… Encore plus que prévu.

Mais il avait promis, n’est-ce pas ? On ne laisse pas partir seul un canari pour le ciel des violons. C’est une affaire compliquée, qui demande un minimum de préparation. Il faudrait l’accompagner d’un air tout au long de l’enterrement.

Où se déroulerait-il, d’ailleurs ? Dans le petit jardin derrière l’immeuble ? Au pied du grand cèdre ?

Il soupira, puis sourit malgré lui. Décrocha le téléphone, composa le numéro de la maison.

 - Eva ? Je serai en retard. Oui. Non. Grave, si on veut : l’enterrement d’un canari. Comment ? Oui, une petite fille. Une petite voisine. Inconsolable jusqu’à tout à l’heure… Et puis j’ai joué pour son oiseau et… et tu sais, l’étui…

 Non, ne pleure pas, chérie. Je sais. Mais Théo, lui n’est pas mort. D’ailleurs, dès cette cérémonie urgente achevée, on recommence les recherches. Il nous a assez snobés avec son secret, ce grand idiot. Même s’il nous fait croire qu’il ne veut pas nous voir, je suis sûr que c’est du flan. C’est notre fils, on ne va pas le laisser se débattre tout seul dans… dans je ne sais pas quoi.

 Ah, tu es d’accord ? Moi aussi.

 Evidemment, tu dis, puisque c’est moi qui ai émis l’idée ? Mais ce n’est pas si évident d’être d’accord avec soi-même.

 Oui, tu le sais ?

 (Il y eut un silence. Comme un grand vide tremblant, en lui. Dans lequel il manqua tomber... Mais ce n’était pas le moment.) Il reprit, doucement :

 Tu me connais bien, n’est-ce pas ?

 Tu ris ? J’aime t’entendre rire.

 Comment ? Tu as honte ? Il ne faut pas. En partant, Théo n’a pas fermé à clé la porte de la vie. La preuve, cette histoire d’enterrement... Tu ris encore ?

 (Il émit lui-même un petit rire rouillé).

 Evidemment, parler de vie à propos d’un enterrement… Pourtant, si tu l’avais vue cette gamine tu comprendrais.

 Quoi ? Tu veux la voir ? Tu veux venir ?

 (Il eut un instant d’hésitation. Visualisa Eva devant le petit étui jaune se refermant sur le canari jaune… puis s’enfonçant dans la terre… Non, ce n’était peut-être pas une bonne idée. Qui sait ce qu’ils allaient découvrir, à propos de Théo…) Puis, la musique de Vivaldi résonna dans son esprit. Il fallait faire confiance à la musique, à ce qu’elle soufflait de résignation et de confiance paradoxale…

 Viens, chérie, viens. Plus on sera de fous mieux on… Non, c’est idiot ce que j’allais dire. Viens.

 (Et, plus bas :)

 Je t’attends. Toujours.


Carole Menahem-Lilin

Photo "regard inquisiteur" tirée du site casafree.com


 

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Entre, nouvelle

_charpe_rougeEntre!


Que fais-tu là, derrière la porte-fenêtre, à regarder la pièce sans oser entrer ? Je te vois, ta capuche encadrant ton visage pâle, et ta grande écharpe rouge, que tu presses contre ta bouche pour lutter contre le froid. Comment veux-tu passer inaperçue, Noémie, entourée de cet incarnat, sur ce paysage noir et blanc ? De la buée s’échappe de tes lèvres et vient brouiller davantage la vitre. Tu dois geler, là, dehors. La neige est tombée toute la nuit et, ce matin, elle forme un tapis vierge – une patinoire miroitante pour oiseaux.


Entre ! Entre, voyons…

Tu n’oses pas ? Pourtant je suis seul, premier levé dans la maison encore engourdie. Tout à l’heure, ce seront les exclamations, les portes qui claquent, puis le petit déjeuner en commun. Peut-être attends-tu cela, pour frapper franchement : que nous soyons tous réunis, en ce dimanche de vacances.

Oui. Tu attends que David en tout cas soit descendu.


Peut-être devrais-je l’appeler ? Mais il a si peu dormi, et si mal. Je l’ai entendu se tourner et se retourner dans son lit. Se lever et soupirer. Aller guetter à la fenêtre de sa chambre et même (l’escalier a craqué), descendre jusqu’à cette porte-fenêtre. Mais tu ne t’y encadrais pas, alors.


Entre ! Entre, voyons. Toi, peut-être oseras-tu aller le réveiller. Vous vous êtes disputés hier, n’est-ce pas ? Et tu n’es pas venue dormir à la maison, comme c’était prévu… Mais viens, entre. Les réconciliations sont si merveilleuses, tôt les dimanches matins de neige. Tu pénétreras doucement dans la chambre. Vous ne discuterez pas longtemps : il faudra te réchauffer, gentille urgence. Tu souffleras dans tes doigts raidis, enlèveras ta grande écharpe rouge, et alors…


Entre, allez, ose ! Je vais me faire tout petit. Tu vois, je me rencogne dans l’ombre. Tu peux jouer à ne pas me voir et moi, à être invisible. Ce sera moins gênant comme ça… Tu te glisseras parmi nous sans rien dire à personne, surtout pas à moi, tu ne t’expliqueras qu’avec David, le seul concerné.

Et puis tu descendras plus tard, bien plus tard, en même temps que lui, prendre le petit déjeuner dominical. Tu ne te conduiras pas différemment des autres fois – tu feras montre de la même familiarité gracieuse que le reste de la petite bande venue hanter nos chambres et nos canapés-lits en ces temps de vacances : David et ses deux soeurs, les cousins, les copains des uns, les copines des autres… Combien êtes-vous cette fois ? Je ne sais plus. Il n’y a que Noëlla, ma femme, pour tenir exacts les comptes de l’affection…


Tu te glisseras parmi eux, donc. Et ce sera comme si tu avais dormi toute la nuit ici. Tu auras seulement, au moment de t’installer à notre table, les yeux un peu plus grands, plus brillants à être soulignés de mauve (à dix-huit ans les filles qui ont peu dormi ont cet étrange visage de fête, naturellement fardé) ; et tu frissonneras encore sous la grande écharpe rouge. David, rasséréné, te touchera les épaules et la nuque sous prétexte d’attraper la corbeille de pain. Et puis il passera carrément le bras autour de ton cou. Et sa mère vous regardera avec tendresse et un brin de nostalgie, aussi. Depuis quand est-ce que, elle et moi… ?


***

Mais entre, petite Noémie. Tu as assez hésité. Si tu attends trop, si tu ne le réveilles pas toi-même, l’effet sera gâché… Avec la conscience, David risque de retrouver le souvenir précis de la dispute, et aussi toute son envie d’en découdre à nouveau. Le chagrin le rend amer. Je le connais, mon fils, tu sais…

Allez, entre maintenant, ou décide qu’il a trop mauvais caractère et renonce décidément à lui.


***

Non, tu n’as pas renoncé, Noémie. Tu as pris la clé de réserve cachée sous les bûches et l’as tournée doucement dans la serrure de la porte-fenêtre. Puis tu as repoussé le battant en prenant garde qu’il ne grince pas – ça a grincé quand même un petit peu, que veux-tu, avec ce froid, il n’y a que les fantômes qui ne s’enrouent pas. Tu as jeté un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, et puis vite, avec les gestes de celle qui souhaite se faire passer pour un rêve, tu as grimpé l’escalier. Là, tu t’es arrêtée un instant, l’oreille, les épaules, puis tout le buste, pressés contre la porte de la chambre… Alors tu y as posé les mains aussi, bien à plat – et enfin tu l’as poussée (oh, avec légèreté, avec tendresse) – avant de disparaître dans la pénombre. Le halo de ton écharpe rouge est demeurée un instant dans mes yeux.


Ne t’inquiète pas pour la porte-fenêtre que tu n’as pas bien refermée. Je vais m’y exercer. Je dois être capable, encore, de faire cela… Voilà. Me concentrer. Tendre ma pensée sur cette unique tâche : refermer la porte que Noémie a ouverte, le cœur battant.

Eh ! Ce n’est pas si facile, de refermer la porte d’un cœur…

J’ai dû y aller un peu fort.


En entendant claquer puis vibrer la porte vitrée, Noëlla ma femme s’est levée et est descendue voir.


Elle ne m’a pas remarqué plus que tu ne l’avais fait, Noémie : j’avais déjà regagné la photo, sur la bibliothèque. Cette photo, appuyée contre la rangée des livres de Paul Auster (l’un de mes auteurs préférés), cette photo dans son sous-verre où l’on me voit sourire, le regard un peu distrait pourtant, un peu ailleurs…

Je me souviens, Noëlla m’avait portraituré par surprise, le soir de mes cinquante ans, alors que nous venions de nous chamailler et que, mélancolique et distant, j’examinais ma vie (dont soudain je doutais qu’elle fût vraiment ma vie, celle que j’avais voulue…).

Les raisons de ce désarroi ? Je ne m’en souviens même plus, vois-tu. Sans doute soufflées par la panique de vieillir. Par cette idée que bientôt, je n’aurais plus le choix… de faire des choix.


J’étais plongé dans ma méditation morose quand Noëlla était entrée soudain dans cette pièce, l’appareil à la main, et m’avait crié : « Dis-moi oui ! » Je m’étais retourné pour la regarder – et alors, au rebours de ce que me soufflaient mes doutes lancinants de nouveau cinquantenaire, sans plus m’appesantir, j’avais acquiescé, et dit « oui » à ses yeux brillants qui peut-être avaient pleuré, « oui » à sa beauté de femme épanouie, « oui » à une vie vivante (même si parfois inconfortable) près d’elle et avec elle… Et dans la foulée, dit « oui » au flash.

Le fou-rire nous avait saisis, au même instant, à la pensée que nous aurions pu passer, à nous faire la gueule, toute cette malheureuse, et foireuse (et finalement décisive, finalement merveilleuse) soirée d’anniversaire. Nous en étions bien capables. Nous avions été les rois des bouderies amoureuses.

 « Finie cette époque ! » avais-je décidé en prenant son visage dans mes mains, « Nous ne sommes plus assez jeunes pour gâcher tant de temps à ressasser. »


Passé trente ans, tu verras Noémie, le désespoir cesse d’être si voluptueux. Le désir, par contre, le plaisir de donner et de se donner… Là, c’est différent.

Et le sentiment de l’urgence change, aussi. L’urgence de se trouver devient moins poignante que celle de… comment te dire… trouver l’autre en soi ? se retrouver dans l’autre ?…


***

Noëlla possède bien d’autres clichés de moi, mais c’est celui-là qu’elle préfère.

Et c’est cette photo qui est devenue mon seul refuge depuis qu’un poids lourd, dans la nuit autoroutière, a déboîté brusquement sans avoir mis ses clignotants, tandis que je le doublais…


C’est donc depuis cette photo que, vacances après vacances, je vous vois vivre, grandir, tous – mes enfants et vous, leurs hôtes. Et que je vous vois devenir – comme il est naturel à vingt ans – compliqués, nuageux, mais si beaux.


***

J’avais donc regagné la photo, car le jour avait encore blanchi, et faisait sur la neige comme des cernes sur un visage fatigué.


Elle ne m’a pas vu plus que d’habitude, ma douce. Moi qui me languis chaque nuit, relégué hors la chambre.

Mais peut-être a-t-elle noté la tiédeur insolite de la salle, malgré le feu éteint.

Peut-être a-t-elle senti un souffle dans ses cheveux. Ma main d’air tendre.


Elle m’a jeté un regard triste et puis, mue par je ne sais quel instinct, a saisi le portrait et est remonté avec lui jusqu’à la chambre, notre chambre.


Je te l’avais dit, Noémie, les réconciliations sont merveilleuses, tôt les petits matins de neige…

 

Carole Menahem-Lilin

 

Nue, nouvelle

 Nue

bonnardsieste(texte inspiré par un tableau de Pierre Bonnard, La sieste)


Elle est nue, allongée dans le désordre des draps. Dehors, c’est l’été – la touffeur moite de certains jours de juillet. L’orage tourne, gronde au loin, mais ici ne se décide pas à éclater.

 La chaleur est sensible dans la manière dont elle repose, sur le ventre, sans rien sur elle qui puisse faire obstacle aux bourrasques paresseuses qui par vagues, soulèvent les rideaux et viennent rafraîchir sa nuque. Offrir le moins de résistance, respirer lentement… La sueur irrigue son corps, et donne à sa peau une transparence sous-marine. Ses jambes sont détendues, le genou gauche plié formant angle, tandis que sa cheville repose sur son mollet droit (mais légèrement, si légèrement). Pense-t-elle.

 Les draps sentent la menthe et la lavande dont elle les a jonchés tout à l’heure, et aussi une odeur plus secrète, une odeur comme une voix grave, sable et pinède brûlante, qui n’appartient qu’à leurs deux corps quand ils se mêlent. Car ils se sont mêlés.

 Lui s’est levé maintenant. Et même est sorti.

 Elle, est restée, toute à l’instant qui la tient. Oh beau présage de l’instant amoureux. Indéfiniment renouvelé, rêve-t-elle.

 Sa tête est nichée dans le nid ombreux de ses bras.

 Le nid. Ombreux. Dans lequel il reviendra nicher ses yeux.

 

 En réalité elle ne dort ni ne rêve vraiment. Sommeille plutôt, s’éploie et se déploie, dans le dedans comme dans le dehors, dans un exact (et voluptueux) équilibre entre somnolence et conscience extrême. Les yeux fermés, elle voit le monde par les pores de sa peau, elle en devint une infime partie – partie infime mais voyante, mais extra-lucide… et par la porte de cette paresse qui est presque une prière, le monde entre en elle. Sensations minuscules, démesurées pourtant. Tremblement de l’air. Tension heureuse des muscles. Et cette petite chanson dans son dos, sous les omoplates, parce qu’elle a trouvé la juste courbure qui soulage sa vertèbre douloureuse (et pour la récompenser, la douleur se transforme en plaisir)…

 Cette petite chanson se mêle à celle des roulements lointains sur la chaussée, par-delà la cour, et aux voix paresseuses à la terrasse du petit café où elle le retrouvera tout à l’heure, pour un repas d’air et de pain – de la bière aussi peut-être, une légère ivresse pour saluer le bonheur. Il la regardera. Quelques gouttes seront tombées, peut-être, et il fera plus frais ; là-bas, les tilleuls balanceront leur haute chevelure de sages ; et les vrombissements mécontents des autos, semblables à des frelons que la chaleur rend fous, feront répit quelques minutes, pour laisser se tisser la toile fragile du soir, pépier les voix excitées des enfants, leurs jeux pris dans les ombres.

 Elle a dû s’endormir finalement. Les cris légers, mais persistants, mais insistants des alouettes qui ont envahi le ciel de leurs tourbillons effrénés, sont entrés dans la chambre. Elle a un tressaillement de joie – les alouettes sont si folles, si fortes, si peu conscientes de leur petitesse dans l’immensité innombrable, dans l’immensité triomphante, du ciel.

 Elle aussi sera une alouette, ce soir.

 D’abord, se lever, s’étirer (étirer chaque muscle, offrir à chaque petite partie d’elle l’attention nécessaire). Puis se baigner, se parfumer de cet extrait d’eau de fleur d’oranger qu’il aime. S’habiller d’étoffes presque inexistantes, et chausser ses sandales si légères, qui pourtant donnent à son pas la sûreté du funambule.

 Et sortir dans la rue infinie, qui déjà bleuit au crépuscule. Ignorer la multitude des autres femmes, se sentir hirondelle folle, et unique, ce soir. Partir à la conquête du ciel, et capter son regard qui déjà, palpite dans son ventre.

Carole Menahem-Lilin

Juin 2009

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Cérémonie sonore, nouvelle

joncsCérémonie sonore

Ecrit sur musique (une fugue de Bach)

 

Il est quinze heures vingt. Dans un fauteuil d’osier au dossier arrondi, la femme est assise, sous un plaid, bercée par les milliers de gouttelettes du bruit dans les arbres, derrière la maison, apaisée par les milliers de caresses sonores : la rumeur des canisses et des joncs, le froissement des ailes d’oiseau, un affolement d’eau quand les canards se posent. Puis elle se laisse entraîner par le grincement des roues d’un vélo aux freins mal réglés, sympathise au souffle un peu forcé du cycliste quand il gravit la montée devant le portail – voilà, il est passé, c’est du plat maintenant – oh quel son de velours que ce frottement des pneus s’éloignant sur les bas-côtés sableux…

La femme soupire et se balance, yeux fermés. Contre sa peau, elle laisse venir et glisser la rugosité des pierres de bruit, le frottement des galets lisses du silence, l’évasion du cri quand il s’évanouit, distingue chaque arbre ami au frissonnement de ses feuilles, sourit de la chanson subtile des rainettes. Contre son cou, la fraîcheur du temps qui passe se love, s’étire.

 

La femme a fini de travailler. A présent elle aime et ne fait rien, qu’écouter, et imaginer la texture des choses qu’elle écoute. Elle sent les sons sous ses doigts, voile de roseaux à la trame lâche, soie sauvage un peu rêche du ciel traversé de tramontane. Sa main bouge au gré des résonnances, ses pieds cadencent et sa peau frissonne, la voilà toute à cette création des rythmes vitaux.

 

La femme aime et ne fait rien, qu’écouter, et imaginer la texture des choses qu’elle écoute. Chaque après-midi, après avoir achevé son travail commencé tôt dans l’obscurité elle se poste là, en haut des marches, à l’intérieur de la véranda quand il pleut ou qu’il gèle, et sur le large perron dès qu’elle le peut, enveloppée d’un plaid ou d’un ciré s’il le faut. Son corps aux yeux fermés s’y laisse balancer, grandir, emporter, s’y laisse empreindre d’atmosphère. C’est son rituel à elle, une cérémonie intime, paupières closes ; après le fracas de la centrale téléphonique subi toute une partie de la nuit, toutes ces paroles murmurées, criées, imposées depuis l’autre bout du monde et qu’elle, grâce aux quatre langues qu’elle possède, doit traduire en simultané le mieux possible (et toute cette suractivité, grands dieux, pourquoi ? pour vendre et acheter des chiures de mouches, elle ne voit pas comment qualifier cela autrement) – après avoir subi, des heures durant, ce maelstrom sonore, sa longue station immobile et heureuse, visage tourné vers le ciel, est un hommage au silence habité qui fait la musique vraie du monde.

 

Il y a une heure le bus qui l’a ramenée sur ces rives a grincé puis est reparti. Elle en est descendue lentement, titubante de fatigue et de vertige, s’aidant de la canne qui ne la quitte plus à l’extérieur – revigorée pourtant dès qu’elle a humé le parfum des marais ; et c’est sans trembler, c’est presque triomphante, qu’elle a poussé le portail, traversé le jardin, monté les marches (sans même se tenir à la rampe), dépassé le large perron où elle se tient maintenant, enfin ouvert la porte et jeté sur la canapé la canne devenue inutile – pour mieux respirer, tête renversée vers l’arrière, narines écartés, l’aura épicée de son chez-elle. Après quoi elle se sera agenouillée précautionneusement pour remettre du bois dans le vieux poêle, se sera préparé un thé, aura enfin enfourné le gâteau préparé la veille, qui a eu tout le temps de lever et qui va cuire, à présent, dans ses odeurs de cannelle et de pommes, jusqu’à leur arrivée.

 

16 heures. Les bruits se font plus lointains, feutrés, comme arrondis. Il y a un silence, au cœur de l’envolée sombre des oiseaux, du balancement du fauteuil d’osier. Puis, au loin, cela arrive : l’annonce lente, fragile, presque voluptueuse, du chœur des voix d’enfants ; le crescendo de leurs rires, le glissando de leurs confidences, le bonheur de leurs cris.

La femme sur son fauteuil sourit. Elle aime le crescendo des voix d’enfants, et cette façon qu’ils ont de soudainement tout éteindre, pour reprendre plus loin. S’éteindre, pour reprendre toujours. Migrateurs des énergies, des émotions. Grimpeurs de corde du ciel. Les enfants ne sont jamais découragés, jamais abattus. Ou si peu longtemps, pense-t-elle.

Enfin, c’est ainsi qu’elle aime à se les imaginer, comme une échappée de jeunes canards au vol vertical, toujours en route, toujours en joie.

Il est vrai qu’elle ne les entend qu’à leur retour de l’école, n’a pas le temps de se lasser.

 

Parfois, puisque sa maison est si proche du village, certains s’arrêtent devant, la saluent. Il y en a même pour franchir la barrière d’un bond et venir déposer, sur ses genoux, un bouquet de feuilles sèches au parfum poivré ou un bonbon, collant d’avoir été tenu tout le trajet au creux des petites mains. Ils l’aiment bien, elle ne travaille jamais quand ils sont là, malgré sa fatigue elle n’est jamais pressée, elle sourit de leurs bêtises et a toujours le temps pour raconter des histoires d’une voix douce. Au printemps elle prépare une citronnade, un jour d’automne comme aujourd’hui ils viennent jusque dans sa cuisine, chaude des odeurs de pâtisserie : il y a toujours quelque chose pour eux.

Les parents, qui la connaissent, n’encouragent ni n’interdisent ces haltes : « La pauvre », disent-ils. Certains, parce qu’ils savent qu’ils seront en retard ou parce que le petit dernier est malade, lui téléphonent : « Pouvez-vous garder Cédric, ou Emilie, plus longtemps près de vous ? Je passerai le prendre avant la nuit. » Bien sûr qu’elle le fera. Pourquoi pas ? Alors elle s’installe au piano, et à l’oreille joue tous ses vieux airs ; propose à l’enfant de chanter avec elle. Le parent affairé arrive toujours trop tôt…

 

A partir de fin juin, le car du ramassage scolaire ne passe plus devant sa maison. Mais au septembre suivant, le vent ramène une nouvelle volée de cannetons aux plumes collées de bonne sueur et au bec sucré.

En entendant leurs voix aigues, d’enfants tout jeunes, d’aussi loin qu’ils soient la femme, sur son grand fauteuil, se redresse. Elle ressent sur ses bras nus comme des picotements de caresses : les caresses des poings menus d’un bébé, des ongles fureteurs, mais si doux, d’un nourrisson.

Et elle a le cœur qui bat, et s’épanouit. Nichée d’oiseaux.

Nichée d’oisillons pour une non-mère.

 

Une non-mère.

Des enfants à elle ? Elle n’en a jamais voulu.

Enfin quand même, une fois : elle aimait cet homme d’un amour tellement violent, qui passait par la peau, la bouche, le ventre. Alors son sang s’est arrêté. Alors elle a cru…

Alors elle a espéré, alors elle a eu peur. Puis le sang est revenu, insupportable, libérateur. Il n’y avait pas d’œuf dans le nid de son ventre.

Heureusement, au fond : l’homme était pris ailleurs, il le lui avait dit, et il n’aurait sûrement pas, pour elle et sa maison des marais, quitté l’autre. Le désir de la peau n’efface pas la différence.

 

Non. Sur sa véranda ou dans sa cuisine chaude, il n’y aura jamais d’autres voix d’enfants que celles, délicieuses, gratuites, de ces petits étrangers, hôtes bienvenus, mais de passage.

Lorsqu’elle sera à la retraite et qu’elle aura du temps, peut-être apprendra-t-elle à certains les langues qu’elle connaît, le langage frissonnant du vent, les dialectes sucrés des oiseaux, et même quelques-uns des idiomes dangereux des hommes… Oui, peut-être même initiera-t-elle certains à sa cérémonie, si bienfaisante, de l’écoute.

Mais à aucun de ceux qui viennent là pour s’asseoir en confiance, elle n’aurait voulu faire le cadeau de la vie.

Elle le sait depuis toujours : sa cécité est génétique.

 

Carole Menahem-Lilin, octobre 2009

 

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25 novembre 2008

Juste le temps, du juste temps…

En te réveillant ce matin, tu constates qu’il fait doux. Tu constates que tu as envie de te lever, et de sortir. Tu prendras le petit déjeuner dehors. Depuis quand est-ce que cela ne t’est pas arrivé, cette envie simple de prendre un café en terrasse, en contemplant alternativement le ciel et les jambes des passants ?

Enfin, des passants… des passantes, plutôt. Inutile de me mentir sur ce point, Arnaud. D’ailleurs, ça me rassure, que tu sois sensible au charme féminin. Je ne suis pas de ces anxieuses qui rêvent de mettre les yeux de leur homme sous clé. Il vaut mieux que ton regard, s’attardant sur les autres, ait parfaitement fait sa mise au point au moment de me rendre l’hommage qui m’est dû.

Non ?

Enfin, c’est ainsi que j’imagine nos futures relations. Si futur il y a.

Car pour le moment, tu es pris dans un mauvais moment qui ne passe pas…

***

Il y a des semaines que je te vois t’éloigner de nous. Grisailler dans ton coin. Et cela me fait mal. Pas tant que tu t’éloignes de notre groupe de copains – quoique oui, cela me fait mal aussi. Mais surtout, que tu sois si désolé – si perdu.

J’ai envie de te tendre la main, vois-tu.

Je n’ose pas. Tu n’es pas dans un moment à saisir les mains tendues. Ni à apprécier les conseils. Tout au plus acceptes-tu les silences.

Et donc je me suis tue près de toi, au cours de promenades crépusculaires ou de concerts partagés. De ce qui te mine en cet interminable moment, je ne sais presque rien. Les hommes – du moins certains, dont tu fais partie – se confient difficilement, quand ils vont mal. J’ai constaté simplement que ton regard, creusé par l’insomnie, s’est fait plus aigu, et en même temps plus absent. Tu ne remarques plus les jambes gainées d’ombres soyeuses des jolies auditrices assises devant nous. Tu ne les suis plus des yeux quand elles se lèvent pour aller vers le bar.

Je parle de ton absence de regard sur elles, pas sur moi. Moi, en ce moment, pour sortir avec toi je mets des jeans. Il faut savoir doser... Je prends garde à ton repos, vois-tu. Et je pense à plus tard. Non, je ne suis pas si bienveillante… Avare plutôt. Avare de l’avenir. Je tiens à toi, je crois.

Je crois, donc, que je tiens à toi. Je te teste. Et je constate que même quand tu es triste, tu restes bon compagnon. Tu penses à me raccompagner et à m’avertir de tes retards. Tu gardes pour moi les articles concernant les films, ou les livres, qui crois-tu m’intéresseront. Nous apprécions à peu près les mêmes choses et quand tu t’éloignes un peu de toi-même, emporté par la marche, la musique, la suavité du moment, je vois sur ton visage une gravité émouvante. Tu es un homme à l’écoute. Tu es un homme qui aime aimer.

Alors, quel amour impossible, quelle perte inavouée, t’alourdissent en ce moment ? J’ai envie de me transporter dans ton passé et de gifler ceux qui t’ont fait mal. J’ai envie de me transporter dans ton enfance et de te serrer, désemparé, dans mes bras – et aussi d’applaudir à tes réussites, celles qui sont passées inaperçues, celles qu’on a volontairement minorées, rabaissées. Je voudrais que tu retrouves les audaces dont on t’a fait honte. Toutes tes audaces. Et, avec elles, tes désirs.

Je me sens, quand je pense à toi, transformée en tigresse, capable de tuer pour protéger ses petits. Mes petits, en ce moment, ce sont tes ambitions. Je te pressens arrêté. Je sens sur toi une malveillance. Elle s’exerce aujourd’hui, mais elle plonge ses racines loin dans hier. Je voudrais te libérer de l’emprise grise.

Enfin, te libérer au moins un peu. T’alléger. T’aider à trouver ton chemin sous l’emprise triste, lourde…

Evidemment, je ne te dis rien de tout cela. Je me contente de marcher auprès de toi et d’écouter ce que tu veux bien me dire. Les questions, les remarques, les caresses et coups de griffes, seront pour plus tard. Pour l’instant, tu as besoin de douceur et je t’accompagne.

Je constate tout haut, tout de même combien le coucher de soleil est tendre, ce soir. Ou comme, dans cette jam cession plutôt décevante, il y avait quand même le saxophoniste à sauver. Oui, combien ce musicien là a été puissant ; en prise avec son émotion profonde. Et si joyeux à la fois.

Tu me regardes, surpris. Un petit sourire joue sur tes lèvres. Tu veux parler, et puis non, finalement tu ne dis rien. Ce n’est pas que tu ne sois pas de mon avis sur le saxophoniste – mais ce n’est pas ce qui importe : tu penses au sens général de ce que j’ai dit. Tes émotions à toi, en ce moment, sont pesantes. Des émotions gelées qui seraient bien incapables, si tu étais musicien, de produire cette puissance d’exultation.

- Eh bien moi je pense que si, dis-je, répondant à une question que tu n’as pas posée.

A nouveau tu m’observes, intrigué. Tu vas m’interroger. Tu vas me demander de préciser ma pensée. Et puis non, tu te tais. Ton silence, en ce moment, est une stratégie. Tant pis, je te réponds quand même :

- L’inspiration est capable de mordre dans la glace. La croyance en la beauté est capable de soulever les tombeaux.

Là, j’ai été un peu grandiloquente, non ? Oui, je le vois à la pointe d’ironie dans tes yeux. Cependant, ton sourire flottant flotte un peu moins.

- Tu es étonnante, Sarah, dis-tu. N’as-tu jamais pensé, toi, à faire de la musique ?

- Je chante quelquefois…

J’accompagne cet aveu d’une légère grimace. Début et fin du commentaire.

- Ah bon ? Il faudra que je t’entende, un jour.

Je rougis. Oui. Tu as cet effet sur moi. Je crois que tu t’en aperçois, même dans la pénombre, car tes yeux se plissent un instant. Amusés.

De mon côté, je suis préoccupée : il va falloir que je me remette sérieusement à mes partitions, maintenant. Au cas où, vraiment, un jour tu demandes à m’écouter.

Silence à présent, de nouveau. Mais il y a une infinité de silences, comme il y a une infinité de blancs. Tous les états de la neige, et la glace en dessous. Quelquefois on peut s’y enfoncer, dans cette candeur aveuglante. Quelquefois on peut, au contraire, y trouver du réconfort. C’est le cas maintenant car, au lieu de repartir, tu poses ta poigne sur mon épaule. Un bref moment. Dommage que tu enlèves ta main. Il y faisait chaud…

Tu as donc enlevé ta main. Mais comme nous repartons, empruntant cette piste le long de la rivière, si calme ce soir, et qui nous reconduit en ville, nous ne marchons plus tout à fait de la même manière. Nous ne nous touchons pas ; pourtant nous allons en rythme. Comme deux danseurs qui s’accordent à distance, s’observant au-dessus du flot des épaules et des chevelures

Nous sommes arrivés trop vite devant chez moi. Je ne t’ai pas invité à monter ; tu ne me l’as pas demandé.

Tu ne me le demandes jamais. Tu ne t’attardes pas.

Tu ne t’attardes pas mais tu reviens vers moi, souvent. Au fil de l’hiver, tu as pris l’habitude de m’appeler, et moi de te répondre. Je te réponds sans fatigue. Sans ennui ni recul. C’est étonnant cet effet que tu as sur moi, si ambivalente d’habitude. Tu es miraculeux, sais-tu ?

Tout de même, je concède ressentir un brin d’impatience. Pas contre toi : contre cette emprise grise, ce poids de glaces en débâcle qui te contraint et t’épuise. Je t’entends au-delà, cependant. Au-delà, comprends-tu ? J’entends ta voix. Elle résonne profonde et juste sous la glace.

Enfin tu m’as invitée chez toi. C’était la première fois que j’y montais seule, sans les autres. Tu avais préparé un repas simple. Il y avait de la musique, bien sûr. Tu m’as interrogée sur ma vie, et je t’ai parlé de moi. Tu paraissais rêveur. Tu souriais à contretemps. Tu m’as habituée à être mieux écoutée. Mais tu regardais mes genoux… Alors non, je ne t’en ai pas voulu.

Après le repas, tu as eu un moment d’hésitation… Et puis tu as soulevé le rideau, pour me montrer ton travail des mois passés. J’étais la première à voir cela que tu cachais dans la pénombre. Tu t’en sentais si incertain, m’as-tu dit.

« Ah bon, ai-je pensé, c’est pour cela que tu m’as invitée ? » Je ne te cache pas que j’étais un peu déçue. Déçue, mais excitée tout de même.

Je suis donc passée sous le rideau, de l’autre côté.

De l’autre côté du rideau de feutre gris, j’ai observé un long moment en silence, et puis je t’ai déclaré qu’il n’y avait là nulle incertitude. Mais un chant. Le chant que j’attendais.

Le chant profond des eaux emprises et déprises. Le bouleversement du dégel.

Tu as souri, avec dans les yeux ton pétillement habituel d’ironie.

(Mon cher Arnaud, il faudra qu’un jour je t’apprenne à ne plus seulement me considérer comme un petit clown ; enfin non, tu n’en es plus tout à fait là : disons, comme une intermédiaire entre charmant petit clown et moderne réincarnation de la pythie…)

Bon. Donc, tu t’es moqué gentiment de moi parce que je te disais des choses douces et sincères. Mais je t’ai senti tout de même rasséréné. Pour faire bonne mesure, je rajoutai quelques critiques (il a fallu que je me fouille pour les trouver, celles-là. Mais en cherchant bien, tout de même : un peu plus de ceci ici, non ? Et un peu moins de cela, là ?) Maintenant, te voilà tout à fait rassuré. Touché par ma bonne volonté et convaincu du sérieux de ton propre effort : un travail dont on ne discuterait pas, penses-tu, une œuvre qui s’imposerait sans mots, ça ne vaudrait rien. Il faut souffrir pour valoir, penses-tu. (Tu vois, je te connais !)

Bien. Tu vas étudier mes arguments. Tu vas modifier un peu l’équilibre ici, et là resserrer  le cadre et… et ton œuvre va exister. Je vois l’étincelle de joie dans tes yeux. Tout de même, ne modifies pas trop, hein ? Je veux bien te servir d’amadou à ta joie, mais ne vas pas tout brûler !

La flamme de l’enthousiasme te va bien.

Je te demande : quand appelleras-tu X ? C’est toujours lui qui s’est occupé de ta promotion, non ? C’est à lui que tu dois montrer cela en priorité… Ton visage se ferme. « Pas lui », me dis-tu. Tu n’es pas prêt. Mon regard seulement. Personne d’autre.

Ah bon ? J’exprime que je suis touchée, bien sûr. Mais étonnée, aussi. Car tout de même…

Alors tu me décris la lourdeur. L’incertitude et la lourdeur. Le sentiment de marcher sans repères. D’être aspiré en arrière par le vide. Non, pas le vide : la pesanteur. « Les sentiments d’inutilité, d’irréalité, sont pesants, Sarah. En ce moment, dès que je formule quelque chose, j’entends le contraire. Il y a beaucoup trop d’échos. Un grondement qui m’étouffe. Ma propre voix m’est étrangère. »

Eh bien, pour quelqu’un qui ne parle pas de lui !

J’ai envie de te répéter que je l’ai entendue très distinctement, ta voix, moi. Mais c’est inutile. Je te l’ai clairement signifié tout à l’heure. Tu le lis encore dans mes yeux. Et d’ailleurs qui je suis, moi, pour m’instituer critique d’art ?

Je fais donc autre chose. Je prends ta main et je la serre. Et puis… et puis je fais preuve de plus d’audace encore. Je l’amène à mes lèvres et je l’embrasse, juste au creux de la paume, puis un peu plus haut, à la pliure des doigts, là où depuis longtemps j’ai eu envie de déposer un peu de douceur.

Après quoi je m’enfuis. Qu’y a-t-il d’autre à faire quand on a si clairement perdu la face ?

Salutations pressées, donc, faut que je récupère ma voiture, faut que je récupère mes esprits. Mais j’ai quand même vu à ton regard que tu ne trouvais pas mon geste si ridicule. Troublant, plutôt.

Tu as voulu me parler mais je t’ai arrêté, un doigt sur les lèvres. Parfois le silence est préférable pour moi aussi, Arnaud.

Le surlendemain tu m’as appelée pour m’apprendre que tu avais pris rendez-vous avec X. Que j’avais raison, que cette hésitation était ridicule.

Je n’ai jamais dit ça, mais bon.

- Quand nous voyons-nous ? as-tu ajouté.

Là, j’ai senti mon cœur manquer un battement. C’était ma scène maintenant et je… je n’étais pas prête.

- Eh bien justement je voulais te dire que je… je pars en voyage.

- Ah ? Juste maintenant ?

- Oui. Justement maintenant.

- Et tu… seras de retour bientôt ?

- Je ne sais pas. Sans doute.

Je n’ajoute pas que quand, quand je reviendrai, je serai bronzée et amincie. Je ne te le dis pas mais je le pense. Ce sera l’époque des minijupes printanières et je… enfin bon. Je veux marquer ton regard. Je veux que la première fois que tes yeux se posent sur mes jambes nues, tu…

Donc, je ne reviendrai avant l’époque des amours.

- Consulteras-tu tes e-mails ? dis-tu enfin, pour clore ce vertigineux silence.

- Oui. Autant que possible.

- Alors je t’écrirai.

C’est une promesse, et de toi qui ces derniers mois, n’en faisais plus. Mon cœur s’est mis à battre la gigue.

***

Une semaine que je suis partie. Sept jours et toi, en te réveillant ce matin, tu constates soudain qu’il fait doux. Tu constates que tu as envie de te lever, et de sortir. Tu prendras le petit déjeuner dehors. Depuis quand est-ce que cela ne t’est pas arrivé, cette envie simple de prendre un café en terrasse, en contemplant alternativement le ciel et les jambes des passants ?

Enfin, des passants…

Tu as trouvé à t’installer sur la terrasse d’un cybercafé. Tu en es à ta deuxième tasse, un moka qui embaume, et le soleil se reflète dans l’écran de l’ordinateur portable que tu as ouvert devant toi.

Tu l’as ouvert parce que tu as décidé de m’écrire, pour me faire partager ce matin de bien-être revenu ; mais maintenant tu ne sais trop quoi dire.

Si j’étais là, penses-tu, le silence suffirait ; un silence éloquent.

Mais le silence, sur une page blanche, ne transmet rien. Alors tu te lances.

Tu me racontes que tu es assis au soleil et que tu contemples alternativement le ciel et les jambes des ....

Cela, je le savais déjà, mon bel Arnaud. Je n’imagine même que trop la manière dont tu t’y prends, maintenant que tu as retrouvé le regard… et la présence. Et… j’ai peur.

Mais tu as écris aussi… Là, tu as hésité, tu ne savais pas comment t’y prendre (tu as tapé exactement cela, que tu hésites, que tu ne sais pas…). Et puis tu es allé au plus court et ajouté que tu penses à moi. Que je te manque déjà.

Que je te manque déjà trop.

Ah ! Cela vois-tu… de cela, je n’étais pas sûre.

Mon cœur vient de manquer un battement… s’est mis au rythme syncopé du jazz.

Cymbales, douces cymbales, c’est pour le coup que je me sens capable de chanter !

Les migrateurs passent au-dessus de moi en vols pressés : flamants, aigrettes, cigognes… Leurs cris disent la peur, l’exultation et l’urgence. Moi-même, cher sédentaire, ne t’inquiète pas : je n’attendrai pas trop.

Juste le temps de redonner du parfum à mes ailes. Juste le temps que le ciel ait déposé, sur mes jambes brunies, ses paillettes dorées.

Juste le temps de trouver la note juste, quoi. Celle qui fêle les glaces les plus grises.

Carole Menahem-Lilin, copyright. 2008

5

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31 mai 2008

Attendre...

Attendre ? non, je n’attends pas.

Je n’attends pas que le bonheur, hôte distrait, m’oublie.

Je n’attends pas que ce que je possède fane.

Je n’attends pas que mes mains se déplient sur le vide.

J’appelle le vide et je lui donne un nom.

Je fais bouquet des fleurs fanées.

Assise sur l’un de ces petits sommets de l’existence,

Par la mémoire je l’indique éternel.

Eternité fugace à l’échelle de ma vie,

A l’échelle de la tienne peut-être ?

Je ne t’attends pas

Je te vis.

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Dans la maison de ton corps

A Marie…

Dans la maison de ton corps

Dans la boucle de ton corps

Tu reposes

Dans la main de l’arbre

Tu baignes

Tu deviens balle, balbutiement,

Et feuille détachée

Murmure de plénitudes au-dessus des flots

Et tu plonges, tu nages

Dans l’eau bouclée de l’océan

Dans l’enveloppe de ton souffle

Dans le ventre iodé de la baleine

Dans son bassin bleu

Tu nages

Tu nages et bouges

Tu te retournes pour attraper une ombre

Tu te surprends et tu bondis

Tu balancelles

Tu lances et balances

Par les deux bras du B

Tu te fais bague

Doux bagage de toi-même

Lové en sa voix de baleine

En son chant intérieur

Tu t’emportes

Tu te laisses porter

Tu es dans la vague

tu respires au profond

Tu as tout le temps

tu as tout ton temps

tu es bouclier

tu es vertical

une rayure, un trait de soleil

un savoir viscéral

une sollicitation de la peau

tu es le monde

mais tu es aussi toi

un être

qui s’appartient en propre

Dans la maison de ton corps

dans la boucle de ton corps

tu te reposes

en ton souffle

en ton ombre

en ton nom

Et la vie

S’invite dans ta maison…

Posté par Menahem Lilin à 21:47 - Poèmes - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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