Carole Menahem-Lilin

03 décembre 2010

Tortue blanche, ou Hommage à Dora

Ce texte m'a été inspiré par l'une des œuvres photographiques de Dora Maar, "29, rue d'Astorg".
Pour en savoir plus sur cette artiste aussi énigmatique que remarquable, vous pouvez consulter le bel article de Belcikovski, "Dora Maar, photographe et peintre" en cliquant sur ce lien. Nombreuses reproductions.

caroledoraLe monde allait à sa perte, à feu et à sang. Ce jour là, elle se visualisa assise sur un banc de pierre blanche (blanc comme la mort, le deuil, le marbre des tombeaux).

Elle se vit donc là, posée plus qu’assise sur ce banc (ses pieds ne touchaient pas terre), affublée d’une absurde robe rose terne, grossie et vieillie, en tout impuissante. Ses genoux n’étaient plus ses genoux mais des genoux de vieille femme, et son cou et sa tête n’étaient plus les siens mais ceux d’une tortue, une tortue blanche et rose, arborant cet affreux petit sourire triangulaire que subissent les tortues, quelques soient leurs sentiments, quelque soit leur frayeur. Derrière son moi-tortue les arcades ondulaient et s’écaillaient, comme une carapace prise de folie, comme un monde qui avait cédé au vertige…

Pourtant Dora n’avait rien d’une tortue. Au contraire, elle était toujours allée de l’avant avec un certain panache. Ses amis, quand ils la comparaient à quelque chose, parlaient d’une beauté féline, d’un regard rayonnant. Dora la dorée.

Ce n’était pas elle, mais l’autre, la tortue de torture, pensa-t-elle. L’homme tortueux qui, après l’avoir recouverte de regards comme de lourdes et grises coquilles de folie, la poussait maintenant à disparaître, à s’enfouir dans le sable sablier. Le temps a fini de couler, semblait-il dire. Tu es déjà une vieille femme, une impuissante en puissance, semblait-il penser.

Tartarin ! pensa Dora. Tartare ! Il ne valait pas la peine qu’on songe à lui, il avait volé sa force. Il volait toutes les forces.

Le monde allait à sa perte, et autour d’elle ondulait, vibrait, retentissait de cris. L’asile psychiatrique du monde allait à sa perte.

Dora souffrait, mais ne voulait pas de drogues. Elle avait déjà suffisamment grossi. Il lui fallait refaire des racines, il lui fallait repousser des limites, seule.

Munie de la lentille déformante de son appareil photo, elle entra seule dans le dédale souterrain de son cerveau. Se photographia, seule, telle qu’elle s’était visualisée. Sur la photo, elle arbore le sourire souffrant des tortues, mais darde sur nous un œil ironique, noir, unique, et son sein gonflé est rond, et son corps tendu est un surgeon. Le désir se conjugue au futur, semble-t-elle dire, toujours – tandis que les arcanes oscillantes creusent sous la terre, pour aller saisir le monde qui va à sa perte, et vainement le stabiliser, et vainement le suspendre.

Le retenir en suspens un instant peut-être, l’éternité d’une photo.

Carole Menahem-Lilin, décembre 2010

 










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Donner le jour, rendre l'ombre

carolepersiennesDonner le jour, rendre l'ombre

 

A force c’est agaçant. "Comment, tu n’as pas… ?" me répète-t-on. Non, moi je n’ai pas donné le jour ; j’ai donné l’ombre. Souvent.

J’ai donné l’ombre à mon homme, quand nous tirions les persiennes en plein midi pour nous faire un temps à nous. Ce que j’ai aimé l’aimer, dans cet espace strié de pénombre. Une raie éblouie : un battement de cœur. Une raie sombre : un battement de reins. Enchâsser de lumière la transformation obscure du corps, que le désir allège, que le sang ravive. Mais y donner la clarté vorace du jour ? Non, à quoi bon ? Plutôt l’ombelle lente de la semi clarté.

"Oui, bon, hum. Donc, tu n’as pas … ?"

Non, je n’ai pas donné, vous dis-je : j’ai rendu. Rendu leur ombre à des hommes et des femmes qui erraient d’avoir été trop violemment, sous la lumière des projecteurs, projetés. L’éclat avait tué leurs désirs, et annulé leur nom. La pénombre du cabinet, où ils rêvaient un songe éveillé, leur a restitué leurs vertiges, leur impatience rajeunie.

L’ombre, ne vous en déplaise, est bonne conseillère.

"Oui, nous savons que tu…! et nous t’admirons pour cela. Il n’en reste pas moins que tu es une femme. Et en tant que femme, ne regrettes-tu pas… ?"

D’avoir été exposée au plein jour de la notoriété ? Non, pas vraiment. D’ailleurs, il ne faut rien exagérer, mes chères, ma réputation est petite, et n’excède pas un service hospitalier, deux revues spécialisées, et trois lignes dans la rubrique « psychiatre-psychanalyste » des pages jaunes.


"Et tout de même quatre livres !"

Non, cinq. Mais peut-être avez-vous oublié le dernier…

 

Mais non. Elles savent tout cela, mes chères sœurs et amies, et m’envient parfois. Je me demande bien pourquoi. Je me suis contentée de prendre la vie par le bon bout, comme dit, je crois, Rouletabille dans le Mystère de la chambre jaune ; le bon bout de ma raison. Ce que je savais faire, je l’ai fait. Ce que je n’ai pas su faire, je m’en suis fait une raison.

Ni la raison, ni la déraison, ne m’ont conduit à enfanter des enfants vivants. Mes petits sont restés du côté de l’ombre, ils sont mes anges à moi, nuages de beau temps dans une nuit bleue. Ils sont des projets d’enfants, des fœtus jamais nés.

Si j’en ai souffert ? Que vous importe ? Ce n’est pas pour cela que vous venez me trouver. Vous aimez mon côté solaire, dites-vous ; vous aimez que je vous rassure. Peut-être êtes-vous mes enfants jamais grandis.

 

Et malgré tout, toujours cette question : « Ainsi, tu n’as pas… ? » Comme aux célibataires on demande toujours des nouvelles de leurs amours. Comme si on ne pouvait définir l’autre que par ce qu’il n’est pas.

Eh bien non, je suis moi. Et, peut-être parce que je côtoie tant d’endeuillés, toujours prompte à baisser sur mes regrets les paupières de la ferveur.

 

"Ah", me disent-elles, comme déçues que l’histoire s’arrête là. Et ma souffrance, qu’en font-elles ? Et ma colère ? Car je possède une rage, même si elle ne me possède pas. Cependant, si elles continuent de m’aiguillonner…

J’entends leurs « hum » et leurs « Et donc… ? » comme si elles se prenaient pour moi. Etre la confidente autorisée de la Grande Confidente. S’asseoir sur mon fauteuil…

 

Mais la question, toujours, en boucle revient : « Et donc, tu n’as pas réussi à… »

A donner le jour au jour ? Mais si, mes belles. Dans le bois dormant de mes songes, j’ai donné naissance au petit Jour de l’analyse et à la jeune Aurore de la compréhension. Ils ont été, hélas, dévorés par l’ogresse.

L’ogresse, si je vous assure. Qui pourrait bien, si vous continuez…

 

"Ah tiens Ivette cette IVG, ça c’est bien passé ?

Et ton beau petit Jésus, ma chère Marie, c’est bien un enfant éprouvette ? Non ? Un enfant réprouvé, alors… Non plus ? Tout de même, il me semblait…

Anne, cette procédure d’adoption ? Interroge ton désir, ma chérie. Interroge ton désir."

 

On peut être femme sans être mère, mes amies. Amen et bon vent.

Carole Menahem-Lilin, décembre 2010

 

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30 octobre 2010

L'arithmétique du caché

L’arithmétique du caché

 

« Deux et deux font quatre, dit-on souvent. Sauf qu’avec moi, ça ne marche pas. » Disait-elle. Souvent. « Non, ça ne marche pas avec moi. Je vois toujours le cinq caché derrière le quatre (dans l’armoire, dans le passé, dans le désir). » Ah bon ? Tiens ? « Oui », répondait-elle à mon objections silencieuse (elle entendait presque toujours mes objections silencieuses). « Oui, je vois le cinq caché derrière le quatre. Tu me diras : une famille de quatre, c’est une famille de…

- Quatre, complétais-je.

- Eh bien non ! Imagine : une famille de quatre, donc. Le cinquième est en route. Ou bien, le cinquième n’est jamais arrivé. Ou bien. Le jumeau disparu. Le grand-parent décédé juste avant la naissance. La…

- Il n’empêche, objectais-je, à voix haute cette fois. Tout de suite, maintenant, si tu as deux parents, deux enfants, ça fait quatre.

- Non, cinq ! me corrigeait-elle. Ou six. Qu’est-ce que tu fais des fantômes ? Ou trois. Car certains sont absents à ce qu’ils font. Totalement absents.

- Tu as raison ! m’énervais-je. N’empêche, s’ils sont physiquement quatre, tu dois leur vendre quatre entrées !

- Tu mets midi à 14 heures. Quel intérêt, tes quatre entrées ?

- Aucun. Sauf qu’on est là pour ça.

Elle me souriait, et quand je voyais ce pétillement dans ses yeux, je savais que c’était fichu. Les chats ne font pas des chiens. Je n’étais pas plus douée qu’elle pour vendre des entrées. Ou quoi que ce soit. J’avais toujours tendance à faire des prix. J’entendais les marchandages qu’on ne me faisait pas. Par contre, quand j’achetais, pas question pour moi de marchander : je respectais trop le travail des autres – ou, s’il ne me paraissait pas respectable, je passais au large. Le résultat était que les comptes ne tombaient jamais juste, et que de toute façon, quand ils tombaient, c’était toujours en négatif.

- Bon, disait-elle. Moins 3 400… Imagine, c’est plus 3 400 de bienveillance, d’écoute, de lumière dans les yeux…

- Ou plus 3 400 de mépris, ripostais-je. Les gens qui ne paient pas, c’est parce qu’ils nous méprisent. Déprécient notre travail.

- Là, tu extrapoles ! s’indignait-elle.

- Les chats ne font pas des chiens, répliquais-je.

Elle riait – quel joli rire.

- Tu vois, toi aussi alors… triomphait-elle doucement.

- Mais toi tu es ma mère, tu dois m’aider.

Là, elle ne contestait pas. C’était l’une des bontés de Maman, de n’avoir jamais contesté que les mères sont là pour aider les filles, et non le contraire.

- Oui, je dois t’aider.

- N’est-ce pas ? Il faut bien le faire vivre, ce cinéma ! »

Elle ne récusait pas non plus. Maman avait toujours été pour la vie, toute forme de vie, quand c’était possible. Par exemple, elle était pour l’avortement, quand celui-ci permettait aux femmes de choisir leur vie – mais, même si elle avait dû y avoir recours, elle continuait d’honorer la mémoire de son petit esprit. J’avais appris à compter les anniversaires de mon petit frère.

L’arithmétique des spectres, tout était là. Ma mère n’envisageait pas les choses comme la plupart des gens, parce qu’elle voyait autour, ou au-delà. Et j’étais bien pareille, malgré mes faux-airs de rationnelle. Je vivais dans un monde peuplé de présences interdites, inédites, fabuleuses. C’est sans doute pourquoi j’aimais tant le cinéma. Nous avions rouvert cette petite salle dans un trou perdu pour y projeter de vieux films qui ne passaient plus nulle part (sauf quelquefois à une heure du matin à la télé), et curieusement nous avions du succès. Les gens venaient de loin pour voir, sur grand écran et sous lumière tremblotante, les mélodrames expressionnistes et les comiques flamboyants du muet : c’étaient les projections les plus réussies. Pour le reste, nos Enfants du Paradis grinçaient un peu, les justiciers de nos westerns tiraient après que l’image du méchant fût passée, et nous dûmes renoncer aux comédies musicales pour cause de son stéréophonique décalé. Ces arguties techniques ne décourageaient pas notre public, qui en avait vu d’autres (ou plutôt, qui estimait qu’il n’en voyait pas assez – c’était avant la démocratisation des vidéos). Pourtant, nous restions toujours déficitaires.

Ce fut Maman qui trouva la solution. Un jour, elle me dit, comme si ça tombait sous le sens : « On va éditer des billets fantômes.

- Ah bon », soupirai-je, lassée de discutailler toujours. Et je la laissai faire.

Eh bien, vous me croirez ou non, depuis ce jour nos comptes tombèrent justes, cessèrent d’être déficitaires, et notre petit cinéma vivota quelques années. Avant de devenir spectre à son tour.

N’empêche. Le temps que ça dura, ce fut le bonheur.

 

 

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16 octobre 2010

L'arôme captif du thé, nouvelle

Tu viens de partir. Je sais que je ne te reverrai pas avant plusieurs jours, si ce n’est plusieurs semaines. Tu es comme ça. Lorsque nous avons passé un bon moment, tu dois te priver ; tu dois te punir.

Je porte à mes narines le petit sachet de thé vert qui, tout à l’heure, a infusé dans ta tasse. C’est un parfum d’arrière été, légèrement sûr et acidulé, feuilles cueillies humides après l’orage, écorces mouillées qu’on humerait lors d’une marche lente dans le sous-bois – exhalaison d’une plénitude timide, déjà échappée.

Tu es ainsi. A peine as-tu laissé aller ton regard intense, qui cille peu, sur les choses – à peine toi-même t’es-tu laissé allé, détendu, à quelques confidences – puis à poser, à ta manière inimitable, ces questions exactes dont je ne puis me passer, et qui sont presque déjà des réponses, les réponses qui me manquaient pour être pleinement moi-même - à peine as-tu souri, de ce sourire direct des réprimés qui me griffe le cœur – que te voilà debout, dans la nécessité du départ.

Non que tu sois pressé par le temps. C’est autre chose, une injonction vitale : fuir la fusion, te réunir seul, ailleurs. Et je mesure la force qui te garderait là (dans le plaisir de l’instant chaleureux) à la détermination que tu mets à partir.

Inutile de te retenir : tu n’en serais que plus long à revenir. Tu me jettes un regard de regret, nous accordes une brève accolade. m’attires contre toi, m’embrasses dans le cou. J’en profite pour humer, à la base de ton cou l’odeur légère, presque minérale, que je devine être celle de ton corps – et près, de ta bouche, le goût des herbes en fleur, et près de tes lèvres, l’arôme captif du thé. Mais l’étreinte est trop brève, je n’en retire que nostalgie.

Tu es une énigme. Pourquoi désirer un homme farouche ? Est-ce que l’amour simple me fait peur ?

Peut-être. Mais dire cela ne suffit pas. C’est vouloir ignorer ce que m’apporte ta présence, ce sentiment de vivre enfin à l’exacte verticale. Je sais que, si frustrant sois-tu, je ne te remplacerai pas. Je ne remplacerai pas celui qui, dans ma vie, ne veut tenir aucune place, mais sait seul m’accorder.

Ce n’est même pas triste. Tu me laisses le choix d’aimer ailleurs ; et d’aimer sans désespoir puisque, malgré ton recul – ou grâce à ton recul ? – je me suis trouvée.

Oui, ne ris pas : moi qui fuyais sans cesse me voilà prête à aimer sans haine. Tu as donné asile à mon intransigeance, pris sur toi mon ambivalence. Et je rêve, le croiras-tu ? d’un homme décidé et d’enfants sereins… Cela adviendra, je le sais : le rêve est le nid de la vie à venir. Je peux rêver ainsi, et même vivre peut-être. Je n’ai plus peur de l’engagement : si rien ne te donnera à moi, nul ne m’enlèvera à toi.

Du moins c’est ce que je veux croire. Ainsi vais-je philosophant, les soirs où ton vœu de légèreté m’est trop lourd. Les soirs où mes poings se crispent, où mes ongles griffent une peau absente.

Mais cela, tu ne l’entendras jamais.

Tu es parti. Tu laisses en t’en allant l’arôme légèrement amer, mais tenace, mais fervent, du thé vert.

Cette nuit est la tienne, et je ne dormirai pas.

Carole Menahem-Lilin

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14 octobre 2010

Des objets, des objets

Point de départ de ce texte : A l'atelier d'écriture, nous avons depuis peu une lampe dont le pied est formé d'un livre, au titre mystérieusement caché sous une couverture soigneusement collée, et dont les pages sont artistiquement collées entre elles. Ce livre, anonyme mais éclairant, est devenu le symbole du livre, celui qui nous trotte par la tête, dont on parle souvent où dont on ne parle jamais, le livre peut-être qui a illuminé notre rêverie d'enfant même si on en a oublié le titre. Cet objet, je l'ai trouvé au vide-grenier d'Antigone, à la toute fin de la manifestation, au moment où les derniers exposants songeaient à remballer. Il semblait m'attendre.
La semaine passée, j'ai proposé d'écrire à partir de phrases courtes, que j'appelle phrases déclencheuses, ou bien d'incipit de romans. Il était aussi possible de manipuler doucement les pages collées entre elles du livre lampe pour y prélever quelques mots, un début de phrase, une expression. J'ai ainsi trouvé ces deux mots: "des objets", dont le texte qui suit est né. Même s'il s'agit d'un texte de fiction, il traduit sans doute mon rapport ambigu aux objets: ce sont des amis, dont j'aime à m'entourer, que j'aime à contempler. Mais s'ils se multiplient autour de moi, sans rime ni raison, ils deviennent des poids. Dans l'entassement du quotidien, il faut trouver son poème... Carole

Des objets. Des objets des objets. Elle se sentait environnée d’objets, objet elle-même presque, l’objet de ses objets, au lieu d’être sujet de sa vie.

Des objets. Beaux objets, objets utilitaires. Objets lourds, émouvants, fades, pratiques. Des objets qu’il fallait dépoussiérer, réparer, transporter, des objets qui se disputaient la place réduite de leur appartement. Des objets qu’il fallait remplacer quand ils se cassaient car, bien sûr, autour d’elle on partait du principe qu’ayant été adoubés une fois, ils étaient devenus indispensables. Elle avait été élevée dans cette idée, qu’on ne pouvait manquer de foi envers les objets qui vous font, oui, qui vous font par le désir qu’on a eu d’eux, par l’empreinte qu’ils ont laissé sur vous. Quitte à se mettre en dette, pour eux.

Des objets. Elle se sentait, aujourd’hui, la proie de ses objets, comme lorsque pèse une fidélité morte, étouffée, étouffante. Elle aspirait à autre chose, à une vie non pas dénuée d’objets, mais au moins armée d’objectifs.

Des buts, voilà. Des buts qu’elle aurait choisis, auxquels elle se donnerait, mais qu’elle pourrait abandonner en cours de réalisation si la conjoncture ne s’y prêtait pas, ou encore qu’elle pourrait modifier, sans se sentir coupable de meurtre. Ses objectifs seraient son arme, pour devenir aussi entière et pleinement elle-même que possible. Alors que les objets étaient une âme, une âme gémissante qu’elle ne pouvait s’empêcher d’entendre, et qui la tiraient en arrière. L’âme de son enfance, peut-être – ou de ce que, de son enfance, elle devait abandonner pour devenir enfin femme.

Partir, trahir, s’alléger, pour revenir plus tard peut-être, mais avec un regard neuf… Ce serait son premier objectif.

A la question du poète : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » elle répondit sans hésitation « oui ». Mais cela ne l’empêcha pas de déposer, pieusement et avec les plus grandes précautions, les objets qui l’encombraient sur le trottoir du vide-grenier. Qu’ils voyagent, eux aussi ! Qu’ils trouvent preneurs et se déprennent d’elle !

Elle avait, elle, son âme à sauver. A gagner.  

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26 septembre 2010

Peinture... (nouvelle)

Peinture

 

Il l’avait rencontrée, et tout de suite aimée. Il la détaillait dès qu’il le pouvait, fasciné par sa manière de balayer l’air de ses cheveux, et par ses mouvements vifs et gracieux qui allaient si bien à sa petite taille.

Léa ne le regardait pas beaucoup, mais elle l’aimait bien, semblait-il. Sur un portrait qu’elle avait fait de lui, elle l’avait figuré comme un épouvantail qui n’épouvantait guère, au regard bonhomme, au sourire bienveillant et crâneur. Il n’était pas très valorisant d’être visualisé comme un épouvantail par la femme qu’on aime, pourtant il espérait encore : car elle l’avait doté d’un sceptre – le sceptre de son cœur, qui sait  – et surtout, l’avait planté debout parmi les tournesols. Les tournesols de Van Gogh.

Van Gogh était l’un des dieux de Léa, qui ne jurait que par la peinture. Elle était peintre elle-même, bien sûr, et quand ils allaient ensemble aux expositions elle lui détaillait les techniques de l’artiste, ce qu’à son avis il avait voulu faire et comment, ce qu’il n’avait pas cru faire mais qui ressortait pourtant…

Vincent s’y perdait un peu dans ces labyrinthes de significations, mais il était charmé, et après tout que lui importait de maîtriser ? Il n’était pas peintre, lui.

Non, il n’était pas peintre, et peut-être était-ce là où ça péchait : car sa bien-aimée partit un beau jour, enlevée par un plasticien maigre et ténébreux. « Coup de foudre », s’excusa Léa quand elle l’appela pour l’avertir. « Qui peut résister aux coups de foudre ? » Sûrement pas elle, qui regardait toujours partout pour trouver de l’inédit, qui ne se sentait vivante que dans l’émotion et la curiosité.

Vincent l’avait souvent comparée, pour lui-même, à un rouge-gorge, à cause de ses petits mouvements vifs et gracieux, mais aussi de son appétit de vie, qui donnait l’impression qu’elle avalait le monde, et que si elle le pouvait elle vivrait plusieurs existences en une. Lui avait dû lui paraître bien lourdaud, avec sa lenteur, sa pesanteur. Il était l’épouvantail qui faisait fuir les passereaux, elle avait fui. Il ne lui avait même jamais dit qu’il l’aimait.

Il eut beau se taxer de tous les noms d’oiseaux pour avoir laissé s’envoler sa chance – ce sceptre, tout de même, c’était un signe, non ? – il eut beau ne même pas lui en vouloir, à elle, il eut le cœur brisé. Il avait l’impression désormais de porter, dans sa poitrine, des coquilles friables d’œuf, un œuf qui éclosait chaque matin –car il avait rêvé d’elle pendant la nuit – mais se fendillait à mesure que la journée passait et, le soir, devenait sable. Ce n’était pas une image : il s’endormait avec du sable dans les yeux et eut de plus en plus de mal, au réveil, à les ouvrir. On diagnostiqua une conjonctive, mais elle demeura rebelle, on lui dit de porter des lunettes, et pour finir il ne quitta plus ses verres fumés même en plein hiver. La vérité était qu’il ne voulait plus voir le monde, sans elle. Ils avaient tant parlé de regards, de points de vue, de formes, de couleurs… Il l’entendait encore lui détailler ce que sans elle, il n’aurait jamais vu vraiment.

« Je n’avais jamais regardé vraiment avant elle » songea-t-il un jour. Et ce constat lui fit mal, mais c’était une autre douleur, plus humaine, comme porteuse d’une promesse subtile. Alors il se le répéta : « Je n’avais jamais regardé vraiment avant elle. » Et la douleur s’estompa un peu plus sous la promesse. « Il me faut regarder par moi-même maintenant » se dit-il.

Ce qu’il fit.

Oh le monde lui resta pluvieux même en plein été, le bleu du ciel (couleur de ses propres yeux) lui demeura douloureux, et tout, jusqu’aux jouets pastels dans les vitrines, pouvait inopinément le faire fondre en larmes. Il persista cependant. Comme, même à travers ses verres fumés, regarder l’atteignait trop, il ressortit le vieil appareil photo de son père, et s’en servit désormais comme écran. Son père avait tenu un studio de photographe, et Vincent avait grandi au milieu des clichés, mais comme pour le reste, sans paraître les voir. Son père lui avait expliqué un peu pourtant, à dix ans lui avait mis un Kodac dans les mains, mais l’enfant était resté gauche, et avait vite abandonné le cadeau.

Il faut croire qu’il avait retenu quelque chose, pourtant, des conseils prodigués dans le studio, car les vues qu’il prenait maintenant étaient étonnantes de vie. Elles reflétaient sa tristesse, mais aussi sa tendresse, la profondeur de sa patience. Il pouvait passer des heures devant son sujet, à attendre que le moment où tout se mettrait en place, dans la configuration qu’il avait pressentie, arrive.

Ce moment arrivait – presque toujours.

Il développa ainsi une intuition surprenante des situations. La vie était un ballet improvisé, dont il était devenu le chorégraphe inconscient.

Quand Léa appela pour lui dire qu’elle revenait, il sut tout de suite qu’il avait perdu. Il le sut à la ronde de ses mots, au son de sa voix. Il fut à peine triste : au moins revenait-elle.

Elle revenait avec pinceaux, bagages, amis et enfant ; un adorable pinson à la houppette retroussée. Le plasticien n’était pas visible, et Vincent ne put s’empêcher d’espérer. Mais pas longtemps : sans doute le mari traînait-il quelque part dans le tableau. Sa supposition fut confirmée par Léa, qui en l’embrassant sur les deux joues lui annonça : « Giaccomi nous rejoindra demain. Vous pourrez faire connaissance. Je lui ai beaucoup parlé de toi, mon meilleur ami. En attendant, je te présente Théa. »

Théa, la tête penchée sur le côté, l’observait avec attention. Elle avait les cernes des gens épuisés par le chagrin et était habillée à la diable mais, sous ses cheveux emmêlés, Vincent discerna quelqu’un d’autre, la fille radieuse qu’elle pouvait être. Il s’approcha d’elle, bras ouverts. « Bienvenue », dit-il. Et, en la regardant lui sourire des yeux, il sut que cette fois, il avait bien vu.

Carole Menahem-Lilin, avril 2010

Ce texte m'a été inspiré par des cartes Dixit

 

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18 septembre 2010

Antigone, mon quartier

 

caroleantigone1Vues d’Antigone

La première vision que j’ai eue du quartier ? Une construction mussolinienne, faussement grandiose. Il faisait clair, trop clair. Le ciel était trop bleu contre le blond des murs. J’avais mal au cœur.

Et puis… et puis, y vivant, de l’aube à la nuit j’ai appris ce qui vient en déranger le pesant ordonnancement.


La lumière d’aurore qui s’envole sur les façades, et en fait de grandes femmes blondes aux bandeaux sages.


L’ombre odorante des pins et des cyprès, place du Millénaire, le balancement de leurs cimes, leur arôme plus intense quand il caroleantigone2pleut, les volettements autour des nids qu’ils abritent.

 Sous les arcades les amoureux qui s’attardent, les retraités qui discutent devant les portes en revenant des courses.

 Les terrasses de cafés, de restaurants, qui étendent loin leurs mille pattes de chaises et de tables.

 Le ballet des promeneurs de chiens.

 Le ballet des voitures balais.

 Le ballet des autos qui, jusqu’à onze heures, ont le droit de circuler sur les places, croisent au pas les cyclistes et les piétons, se garent entre les pins.

Les chats qui rôdent à l’aplomb des murs ou s’aplatissent, aux aguets, sous un arbre. L’interrogation grave des chiens : ce tronc là ou celui-là ?

Les enfants qui traversent la place, en route pour l’école et le collège. Les préadolescents qu’on croise toujours à la même heure et qu’on voit grandir de 10 centimètres en quelques mois. Le sentiment de leur dynamisme, de notre immobilité.

caroleantigone3 Les commerces qui s’installent, ferment leurs portes, renaissent.

 Deux pizzas pour le prix d’une. Et trois, cinq ou sept places pour l’image d’une, puisque dans l’esprit elles ne forment qu’une entité au nom partout errant, quoiqu’inscrit sur un seul trop court boulevard : Antigone.

  Antigone toujours jeune, Antigone éternelle…

 L’Antigone Café, justement, puisqu’à défaut d’éternité il est l’heure du « petit noir ». Un jazz léger, des fauteuils confortables, la lecture de Libé, de la Gazette, du Canard enchaîné, et l’arôme déchaîné du café qui danse jusqu’aux narines.

 
Le marché qui, le mercredi, transforme les places Millénaire et Nombre d’Or en territoire flottants, vêtements volant au vent, épices et senteurs de fruits, de miel, camions manœuvrant sur les dalles, sourires pressés, trésors dans les caisses entassées, rencontres mouvantes.

 L’épicerie où se retrouvent, après la sortie de l’école, parents ou grands-parents, précédés par les bambins : les premiers viennent pour acheter une tranche de jambon, les seconds pour lorgner sur les bonbons. Les bavardages à bâtons rompus autour de la caisse. Le petit tabouret que Sophie, la précédente épicière, avait installé pour les personnes ayant du mal à rester debout.

 Rahmat Rhafigi qui tient salon de peinture en plein air, devant l’ADRA, son chapeau de paille bleu et son sourire sous la moustache. Fari qui traverse la place de son pas pressé et vient porter la paix elle qui, trop affairée, en jouit si peu.

 Le réseau des places forme village, on se connaît puis (déménagement, réaménagement) on ne se reconnaît plus. Demeure longtemps, en suspension dans la lumière, le goût de ce qui fut (ces Mille et une feuilles d’or qu’on a savourées lentement, au gré des voix et des notes, merci Salima.)

 S’extériorisent tout aussi puissamment les vies nouvelles. Autres saveurs, cannelle glacée, Chocolat Turquoise, curiosités éveillées, usages festifs qui s’inventent là, dans cet espace qui n’est ni tout à fait dehors, ni tout à fait dedans.

 Sous le bras auguste du Poséidon, danses sauvages des plus jeunes sous les jets de la fontaine, quand la Place du Nombre d’Or se transforme en plage citadine. Les serviettes qui fleurissent les dallages. Les nourrices qui s’installent là avec leur poussette. Les mères qui se postent aux terrasses – glaces ou sodas pour les enfants. Les pigeons et moineaux qui se disputent les frites tombées. Les touristes et leurs appareils photo, leurs exclamations mouillées en anglais, espagnol, russe ou néerlandais. Les jeux de ballon, les entraînements presque réguliers de foot après la classe, les platanes dominant les envois. Le regard des fenêtres surdimensionnées. Le sentiment d’être arrêté dans l’un des nombrils du monde. Les hauts murs arqués semblent vouloir se rejoindre, verticalement par leurs couronnes, horizontalement par encerclement. On aimerait bien voir le temps faire cercle, lui aussi, se rejoindre et recommencer.

 caroleantigone7Mais le flux des trams ne cesse pas : passages bleus, passages blancs, toujours de nouveaux passants pour débarquer là et s’égayer – par les Echelles de la ville vers l’antre du Polygone ou, leur tournant le dos, vers les terrasses paisibles qui prolongent les petits restaurants. Au-delà des platanes, au-delà des pins et des cyprès, ils apercevront Diane la blanche, puis, si par chance l’automne pointe, les nuances incroyables des érables ornementaux, place de Thessalie. Lèveront-ils les yeux vers leurs fruits intrigants, dorés, secs et hérissés d’aiguilles qui ne piquent pas ? Ils ne manqueront pas en tout cas la fontaine, son bassin au centre duquel s’érigent trois hommes musculeux, au visage étonné. Si Poséidon là-bas a perdu son trident, ici l’un des membres du trinôme a vu sa main de bronze démontée et est resté ainsi, tendant à l’univers le gouffre noir de son bras – désespoir ironique, parfois comblé par une bouteille de bière dont le goulot luit au soleil.

 Dans cette fontaine là aussi, l’été on se baigne, ou on marche, vite, sur son rebord, on en fait plusieurs fois le tour avec, plaqué sur le visage, selon l’âge un sourire triomphant quoiqu’un peu tremblant, ou une expression tranquille, presque détachée – c’est facile, regardez ! Oui c’est facile, tant que ça ne glisse pas.

caroleantigone6Je garde le souvenir des différentes sortes de revêtements qui ont habillé la place, le bruissement du gravier sous les pas – que j’entends toujours quand j’y passe, alors qu’il n’existe plus. Mais j’aimais ce bruit qui faisait concurrence au souffle des nuages. Eux aussi, les passants, marcheront dans le souffle des nuages, se confronteront à ce courant d’air qui ne cesse pratiquement pas. Ils apercevront le Lez au loin, s’interrogeront sur la porte de verre géante qui, sur la rive d’en face, reflète le vertige du ciel. Ils longeront, comme sur des quais invisibles mais bordés de palmiers bien réels, le vaisseau de la piscine, le paquebot de la médiathèque…

 La piscine dont ressortent naïades ressourcées et sirénaux affamés ; la médiathèque dont, comme d’un voyage apaisant, le mercredi reviennent les familles détendues, aux sacs remplis de livres et de BD – et devant laquelle, le dimanche à 14h30, les étudiants par groupes attendent l’ouverture des portes. Le ton intime des voix qui parlent à leur portable, un visage qui s’éclaire quand on voit arriver celle ou celui à qui justement l’on se racontait... et qui vous fait signe là-bas, en dépassant le Dionysos jouant de la flûte…

 15 heures : devant les gradins semi circulaires, l’espace a été transformé en piste de démonstration improvisée pour vélos acrobatiques, tandis que les accros de rollers ont installé, à l’aide de petits cônes de plastique colorés, des parcours zigzaguants.

 16 heures, des gens s’installent sur les bancs de pierre de la place du Millénaire et du Nombre d’Or, des gamins cheminent en équilibre sur les murets blancs.

 17 heures, une foule détendue, au réseau lâche, expérimente là l’ivresse des grandes artères, boulevards ou champs Elysées qui seraient devenus piétons.

 18 heures, le crépuscule illumine les arcs et les jets d’eau, les fenêtres clignent comme des miroirs sur-dimensionnés, qui haut placés ne reflètent qu’un ciel enfantin dans son intensité.

 19 heures, les joueurs de guitare, discuteurs de mondes, redresseurs de torts et grands pourfendeurs de bouteilles de bière, s’apprêtent à tenir salon sur les bancs, parfois jusque loin dans la nuit.

 Ah, la nuit… Des chanteurs d’opéra se révèlent à deux heures du matin, et leur chant s’amplifie dans ce couloir transformé, par le silence, en caisse de résonance. Les disputes et rigolades sont magnifiées par le même mystère acoustique. Des tragédies se jouent parfois là, à deux pas du tram, entre les deux fontaines.

 caroleantigonefinAntigone a l’âme d’une arène, c’est un théâtre. Pour peu qu’on se laisse prendre au jeu, en traversant les ombres et lumières plus contrastées qu’ailleurs, on y devient acteur d’une vie prêtée, un peu factice, où la voix résonne, où le geste s’étend. On se surprend à redresser le dos, à rire fort, à esquisser un pas de danse, à faire se cabrer son vélo comme un alezan de métal, à faire des huit sur sa moto pour faire s’envoler la poussière et le sable, à lancer le ballon plus haut que les cyprès, et parfois à jeter sa vie par-delà.

 Mais, quoiqu’il arrive, le lendemain le jour se lève, venant laver la ville. Les goélands reviennent se poser sur les toits, les pigeons roucoulent sur les branches, les chats depuis les fenêtres les guettent, au-dessus d’eux des draps dépliés viennent battre, un instant, comme de muets applaudissements.

 

 Carole Menahem-Lilin, mai et juin 2010
reportage photo: Novakéi


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11 septembre 2010

Etre en devenir


Etre en devenir

 

Tu n’es pas un enfant : tu es un être en devenir. Tout en toi est en expansion. Tes cheveux flottent, tes dents tombent, puis repoussent et s’ébrèchent. Le bleu de tes prunelles devient vert, tes mèches brunissent puis virent à l’or, ta bouche s’ourle, ton menton s’allonge, ton visage s’ovalise, ton cou forcit, tes jambes se démesurent, la puberté te dévalise ; tu ne sais plus toi-même qui tu es, tour à tour tu rêves de t’envoler dans l’idéal, et de te creuser une niche dans l’abject.

Voilà que tu pleures, de rage et d’impuissance. Allonge-toi dans l’herbe, vas. Sens les insectes t’escalader, te parcourir. Pour eux, tu es une montagne. Tu sens la pomme, le chocolat et les pieds. Là s’arrêtera leur appréciation.

Tu n’as plus de distance ? Ou tu en as trop ? Tes mains, hier d’enfance, aujourd’hui calleuses, t’échappent ? Tiens le rythme juste, le reste on s’en fiche. Frappe à coups redoublés sur les percussions de ta batterie.

Les notes non plus ne te jugeront pas – sauf si tu les massacres. Et même…

Elles se laisseront tuer par toi, qui te mesures en elles, pour mieux renaitre plus tard. Comme tu renaîtras toi-même, de toutes tes petites morts programmées. Combien de points de vie possède ton personnage ? Combien d’existences, ton ego ? Pour le moment, tu es un phénix, qui renait incessamment de ses cendres – et carbonise tout aussi vite.

Plus tard, vas, tu t’apaiseras ; plus tard tu t’harmoniseras, mais dans le seul espace de ton cadre : plus tard tu rétréciras. Sauf si la curiosité prend les commandes. Alors forge-la aujourd’hui, ta curiosité. Forge ta confiance. Affronte toutes les i-limites que l’adolescence te crée, piège les pièges. Fais de toi un être qui va : la pulsion est le ferment du désir – et le désir le seul firmament où crocheter une étoile.

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07 septembre 2010

Aimer le ciel...

Aimer le ciel…

 

Monter dans la ville. Ménager son souffle. Laisser errer ses yeux.

Certains ne supportent pas l’essoufflement, mais elle, elle a toujours préféré les rues escaladeuses, celles qui font les mollets et la patience, celles qui permettent, au détour d’un angle droit, par la faille d’un mur détruit ou la grâce d’un jardin, d’apercevoir le ciel. Monter, monter aussi raide qu’on veut, pour le plaisir du débouché, l’envol de la perspective.

 

L’envol de la perspective… Oui. En réalité, se dit-elle, elle a toujours préféré les rues escaladeuses, parce qu’elle a toujours aimé le ciel. Comme si marchait là, légèrement décalée en avant et vers le haut, une autre part d’elle : une ombre qui aurait été lumière, un besoin qui serait allé immédiatement à l’essentiel, pour devenir désir. L’adéquation, la vitesse, l’immédiateté, se mariant à la sérénité.

 

(On ne peut aller vite quand on monte. On a tout le temps de voir transparaitre la silhouette, puis se préciser le détail. Les jambes, d’abord réticentes, s’allègent, le souffle va à la tête, on ne sait plus très bien, à force de montées et de descentes, si l’on ne marche pas tête en bas, sur les mains…)

 

Sur la tête, sur les mains, en haut, en bas… Car, après la montée, viendra l’ivresse de la descente, par des ruelles en étoile de préférence, ou par la dégringolade des escaliers. Mais aussi, pense-t-elle, dévaler en roue libre une pente à vélo, freiner à l’extrême limite – se surprendre à s’oublier, à piéger la chance, imprudente. Les rues qui montent – et donc les rues qui descendent – sont les plus joueuses, lui semble-t-il. Les plus jouables. On a beau les connaître, elles fourmillent de surprises qu’on n’anticipe pas.

 

(Une transparence étendue telle un fard rose sur une façade, une citadelle de ciment, une affiche rayée, la course d’un chat, le gris-gris qui se balance derrière le pare-brise d’une auto.)

 

Elles vous relancent, par le saisissement du détail, au-delà du connu, au-delà de l’ennui, rejouent ce qui a déjà été joué. Vous inclinant, elles vous déclinent autre.

 

(Autre. Double. Comme un ciel sur l’eau.)

 

Oui, elle a toujours aimé le ciel, parce qu’il la multiplie… Amour du ciel et de tout ce qui s’y rapporte : clartés, odeurs, fumées, vents. Ce qui lui revient le mieux en mémoire des quartiers où elle a vécu, des paysages où elle est retournée, c’est la qualité de l’air, moiteur, touffeur, légèreté – et les parfums, agréables ou repoussants selon le contexte et l’humeur, mais les parfums, parce qu’ils traduisent une imprégnation, dessinent une géographie aérienne sur la peau, respirent dans votre vie.

 

(Ses septembres d’enfant : feux de jardin, poussière de craie et effluves de passé, arrière-goût très sec de l’été, balayé de gifles humides. Cela la consolait presque de la rentrée, de la cour où elle contemplerait le ciel à l’intérieur d’un quadrilatère en pierre de taille).

 

Oui, elle a toujours aimé le ciel. Mais, inclination innée ou adaptation à la nécessité, le ciel de préférence entravé, celui des villes, celui qui se reflète dans le haut des fenêtres, les transformant en paradis baroques, celui qui essaime des perles inattendues dans le caniveau, des petits bouts d’infini sur les pare-brise.

 

A onze, treize, quinze ans, quand il lui prenait des envies d’horizon elle allait regarder le ciel sur le pont qui enjambait les rails ferroviaires, et c’était au crépuscule comme d’allumer toutes les voies de l’incendie : c’était, tandis que tournaient, comme affolés par l’annonce de la fin, martinets et hirondelles, c’était, entre le ciel et elle, un illicite secret, un vertige permis.

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30 mai 2010

L'anneau (nouvelle)

L’anneau

 

Un jour, tu m’as parlé de l’anneau que tu souhaitais m’offrir. Dans cet anneau hypothétique, j’ai fait passer la corde de mon cœur. La corde était épaisse, mais je l’ai faite glisser, à force de tendresse. Et tes rêves, tes partages, tes mensonges, sont devenus à leur tour anneaux du collier. C’était tout un travail que de faire coulisser la corde de son cœur à l’intérieur de tes paroles, pas toujours ajustées. Mais c’est le travail de l’amour, me disais-je.

 

Un jour, tu m’as parlé de la maison que tu voulais nous bâtir. Elle serait toute de verre, pour que puisse y entrer la lumière. Elle serait transparente, pour que tu puisses toujours m’y voir. J’ai eu peur de cette maison de verre ; j’ai eu peur que tu ne m’y enfermes. Je l’ai laissé entendre ; tu n’as rien entendu.

J’ai eu peur que ton exigence de pureté, rencontrant ma prédilection pour les clairs-obscurs, ne provoque la combustion. Une combustion instantanée. Et c’est vrai qu’à mes paroles tu pris feu. Ma prétention à la rêverie te rendit jaloux. « Comment peux-tu rêver à un autre que moi ? », me dis-tu.

Mais mon cher, tu as beau tresser de tes paroles, ardeurs et mensonges la corde de mon cœur, tu ne peux prétendre égaler à toi seul la diversité du monde, en couvrir à toi seul l’étendue, en ternir la beauté.

 

Aujourd’hui que tu es loin, c’est cette beauté, cette diversité, cette étendue que tu ne m’as pas ravies, qui retiennent ensemble les brins de la corde déchiquetée de mon cœur. C’est tout cela qui me garde femme. Un peu sorcière aussi.

La maison n’a jamais été bâtie, l’anneau est resté une idée, mais l’amour que nous avons vécu n’est pas une illusion, puisqu’il a fait pousser mes arbres, m’a irriguée, a changé mes prophéties.

Quand je regarde dans la boule de cristal de mon chagrin, je te vois, naviguant dans l’infini des possibles. Poisson diable, tu sépares les courants. Tu es rouge comme la corde de mon cœur, et d’or comme l’anneau de passion qui nous relie encore.

 

Etions-nous trop immatures pour cet amour-là ? L’immaturité est-elle une excuse ?

 

Un jour, me dis-je, si je t’évoque suffisamment fort dans ma boule de cristal, tu réapparaîtras devant moi.

Un jour, me dis-je. Un jour, peut-être, je m’y essaierai.

 

 

 

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